Un extraterrestre avec une pelle près de cartouches dans une décharge

C’est l’une des légendes préférées des joueurs. En 1983, Atari, le géant du jeu vidéo, aurait discrètement enterré dans le désert du Nouveau-Mexique des millions de cartouches invendues de E.T. l’extra-terrestre, le jeu considéré comme le pire de l’histoire. Puis il aurait coulé du béton par-dessus pour que personne ne les retrouve jamais.

Pendant trente ans, l’histoire a circulé sans preuve, comme une parabole de la chute du jeu vidéo. Puis, le 26 avril 2014, des pelleteuses ont creusé la décharge d’Alamogordo devant des caméras, des archéologues et des centaines de curieux. Et elles ont trouvé des cartouches. Au Bureau, on a voulu savoir ce que cette fouille avait vraiment prouvé, et ce qu’elle avait démenti. Spoiler : la légende était vraie, mais pas tout à fait comme on la racontait.

Qui a enquêté sur ce dossier

Une console Atari 2600 avec son joystick
Une Atari 2600 à quatre interrupteurs et sa manette — un modèle de la période 1980-1982, pas la console du récit
Evan-Amos · Source · Public domain

Le dossier est arrivé dans un carton. Un dimanche, Jean-Rémi est revenu d’un vide-grenier avec une console Atari 2600, deux manettes et une poignée de cartouches. Parmi elles, un boîtier bleu orné d’une tête ronde et ridée. Mathis l’a reconnu tout de suite : « C’est E.T. Le pire jeu de tous les temps. Celui qu’ils ont enterré dans le désert. » Yvan a levé les yeux : « Enterré où, exactement ? » Personne ne savait. Le dossier était ouvert.

  • Alix Beaumont (documents) a retrouvé les articles de presse de septembre 1983, jour par jour.
  • Yvan Daurelle (archives) a reconstitué les chiffres : combien de cartouches fabriquées, vendues, renvoyées, enterrées.
  • Claire Vernier (récits oraux) s’est intéressée à Howard Scott Warshaw, le créateur du jeu, et aux habitants d’Alamogordo.
  • Jean-Rémi Vasseur (terrain) a épluché le compte rendu de la fouille de 2014, avec un intérêt tout particulier pour les archéologues.
  • Mathis Cordier (audiovisuel) a branché la console du vide-grenier sur la vieille télé du Bureau, et joué à E.T. Longtemps.
  • Solène Martel (psycholinguistique) s’est demandé pourquoi une simple décharge était devenue un mythe.

Fidèles à nos méthodes, on a sourcé chaque affirmation : tout est listé en fin d’article.

1982 : un jeu fait en cinq semaines

Pour comprendre comment des cartouches finissent sous le sable du Nouveau-Mexique, Claire est remontée à leur naissance, et à l’homme qui les a programmées.

Le pari de Ray Kassar

Howard Scott Warshaw en conférence en 2015
Howard Scott Warshaw, le créateur du jeu E.T., à la Game Developers Conference en 2015
Official GDC · Source · CC BY 2.0

À l’été 1982, E.T. l’extra-terrestre de Steven Spielberg triomphe dans les salles. Atari, alors numéro un mondial du jeu vidéo, veut son jeu pour Noël, et paie la licence entre 20 et 25 millions de dollars, une somme énorme pour l’époque (Wikipédia (en)). Problème : les négociations traînent jusqu’en juillet, et les cartouches doivent partir en fabrication le 1er septembre.

Le PDG d’Atari, Ray Kassar, confie le projet à Howard Scott Warshaw, un jeune programmeur qui a déjà sorti deux jeux remarqués, Yars’ Revenge et Raiders of the Lost Ark. Il a deux jours pour présenter un concept, puis un peu plus de cinq semaines pour tout faire. Pour Raiders, il avait eu près de neuf mois (Engadget). Le jeu est conçu et programmé par Warshaw seul, avec un graphiste et un compositeur. Faute de temps, Atari ne le fait même pas tester par des joueurs (Wikipédia (en)).

Claire a relévé une anecdote savoureuse : quand Warshaw présente son idée à Spielberg, le réalisateur lui suggère plutôt de faire quelque chose qui ressemble à Pac-Man (Engadget). Le jeu final ne ressemblera pourtant en rien à Pac-Man.

Un extraterrestre au fond des trous

Le principe du jeu : le joueur dirige E.T., vu de dessus, et doit retrouver trois morceaux d’un téléphone cachés au fond de puits, pour appeler son vaisseau. Il se nourrit de bonbons Reese’s Pieces et doit éviter un scientifique et un agent du FBI (Wikipédia (en)). Sur le papier, c’est ambitieux pour une console de 1977. Dans les faits, les joueurs passent leur temps à tomber dans les trous, et à avoir un mal fou à en ressortir.

Le jeu sort en décembre 1982. Il se vend d’abord très bien, plus de 2,6 millions d’exemplaires avant la fin de l’année. Puis les retours commencent (Wikipédia (en)).

Le krach de 1983 et les montagnes d’invendus

C’est ici qu’Yvan a sorti sa calculatrice, et il a vite découvert que les chiffres ne s’accordent pas tous.

Combien de E.T. sont revenus ?

Selon les sources, Atari aurait fabriqué entre 4 et 5 millions de cartouches de E.T. L’ancien PDG Ray Kassar a affirmé que sur 4 millions produites, environ 3,5 millions sont revenues à l’entreprise, invendues ou rapportées par des clients (Wikipédia (en)). D’autres estimations parlent de 5 millions fabriquées pour environ 1,5 million vendues (Wikipédia (en)). Dans tous les cas, c’est un désastre.

Pac-Man sur Atari 2600 : 12 millions fabriquées, environ 7 millions vendues et 5 millions invendues
Pac-Man : environ 42 % de cartouches invendues, d’après les ordres de grandeur du dossier. Source des chiffres · Agrandir le graphique

Yvan a pourtant découvert un autre coupable, encore plus gros. Pac-Man, sorti sur la même console en 1982, a été fabriqué à 12 millions d’exemplaires. Il s’en est vendu autour de 7 millions, ce qui laissait plus de 5 millions d’invendus (Wikipédia (en)). « On accuse toujours E.T., a noté Yvan. Mais en nombre de cartouches sur les bras, Pac-Man a fait pire. »

Un marché qui s’effondre de 97 %

Le marché américain passe d’environ 3,2 milliards à 100 millions de dollars, soit une baisse de 96,9 %
Marché américain des consoles : environ −97 %. Les barres partent de zéro. Source des chiffres · Agrandir le graphique

E.T. n’arrive pas seul. En 1982-1983, toute l’industrie américaine du jeu vidéo s’effondre. Le marché des consoles, qui pésait environ 3,2 milliards de dollars à son sommet, tombe à environ 100 millions de dollars en 1985, soit une chute de près de 97 % (Wikipédia (en)).

Les causes sont multiples : trop de consoles concurrentes, des centaines de jeux médiocres produits à la chaîne, la concurrence des premiers ordinateurs personnels bon marché, et des fabricants qui produisent bien plus que ce que le public peut acheter. Le nombre de jeux disponibles sur la console d’Atari passe d’environ 100 en juin 1982 à plus de 400 en décembre (Wikipédia (en)).

Atari, lui, plonge. Il perd 356 millions de dollars au premier semestre 1983 et licencie 30 % de ses 10 000 salariés. À la fin de l’année, ses pertes dépassent 536 millions de dollars. En juillet 1984, son propriétaire, Warner Communications, revend la division grand public (Wikipédia (en)).

Il faudra attendre l’arrivée de la Nintendo NES en Amérique du Nord, à la fin de 1985, pour que le marché reparte. Nintendo en a tiré les leçons : une puce empêche les cartouches non autorisées, les éditeurs sont limités à cinq jeux par an, et un « sceau de qualité » rassure les parents (Wikipédia (en)).

Documenté : Atari s’est retrouvé en 1983 avec des millions de cartouches invendues, de E.T. mais aussi de Pac-Man.

À recouper : le nombre exact de cartouches E.T. fabriquées et renvoyées, qui varie selon les sources.

Septembre 1983 : les camions d’Alamogordo

C’est le chapitre d’Alix, et le cœur du dossier. Contrairement à beaucoup de légendes, celle-ci n’est pas née d’une rumeur : elle est née dans les journaux, au moment même des faits.

Des semi-remorques venus d’El Paso

Fin septembre 1983, des camions venus d’un entrepôt Atari d’El Paso, au Texas, déchargent leur cargaison dans la décharge municipale d’Alamogordo, au Nouveau-Mexique. Combien de camions ? Entre 10 et 20 selon les sources : la société qui gérait la décharge en comptait 10, ses porte-parole de Houston une vingtaine, et la mairie 14 (Wikipédia (en)).

Le choix du lieu n’est pas un hasard : la récupération y était interdite, et les déchets y étaient écrasés et enfouis chaque nuit. Le 29 septembre, une couche de béton est même coulée sur le chargement écrasé, ce qui est très inhabituel pour une décharge. Un ouvrier anonyme explique alors qu’on ne voudrait pas que des enfants se blessent en fouillant (Wikipédia (en)).

La presse suit l’affaire au jour le jour

Alix a reconstitué la chronologie des articles de l’époque :

La presse de septembre 1983
DateJournalCe qu’il rapporte
25 septembre 1983Alamogordo Daily NewsPremier article sur l’utilisation de la décharge par Atari
27 septembre 1983Alamogordo Daily News« La ville à Atari : rentrez chez vous avec vos déchets E.T. »
27 septembre 1983Albuquerque TribuneDes témoins citent des cartouches de E.T., Pac-Man et Ms. Pac-Man, des consoles et des ordinateurs
28 septembre 1983Alamogordo Daily NewsLa ville interdit les dépôts d’Atari
28 septembre 1983The New York Times« Des pièces Atari sont jetées » : un porte-parole d’Atari confirme l’opération
28 septembre 1983Agence Knight RidderDes enfants du coin ont pillé la décharge et rapporté des cartouches, dont E.T.

Source de toutes les lignes : Wikipédia (en), qui cite chacun de ces articles.

Côté Atari, les explications varient. L’entreprise affirme d’abord qu’il s’agit de matériel lié au passage d’une console à une autre, puis un responsable parle surtout de produits renvoyés et, pour l’essentiel, hors d’usage (Wikipédia (en)).

« Tout était dans les journaux dès la première semaine, s’est étonnée Alix. Le New York Times en a parlé ! La légende n’a jamais porté sur l’existence de l’enfouissement, mais sur ce qu’il contenait, et en quelle quantité. »

Documenté : Atari a bien enfoui du matériel et des cartouches dans la décharge d’Alamogordo fin septembre 1983, sous une couche de béton.

Trente ans de légende

La tranche d’une cartouche E.T. pour Atari 2600
Une cartouche E.T. pour Atari 2600 — cet exemplaire n’est pas présenté comme provenant de la décharge
Miguelon756-5303 · Source · CC BY-SA 4.0

Avec les années, l’histoire d’Alamogordo a changé de nature. Les articles de 1983 parlaient d’un mélange de matériel, de consoles et de cartouches de plusieurs jeux. La légende, elle, n’a retenu qu’un titre et un chiffre : des millions de cartouches E.T., parfois « 3,5 millions », enterrées par honte dans le désert (Wikipédia (en)).

Solène a repéré d’où venait probablement ce chiffre : c’est, à peu près, le nombre de cartouches E.T. revenues chez Atari selon Ray Kassar. « Le chiffre des invendus est devenu le chiffre des enterrés, a-t-elle observé. Comme si toutes les cartouches renvoyées avaient forcément fini au même endroit. »

Pour elle, la légende a survécu parce qu’elle racontait une histoire parfaite, avec une morale :

  1. Un coupable idéal. E.T., développé en cinq semaines et détesté par les joueurs, faisait un bouc émissaire tout trouvé pour la chute de tout un secteur.
  2. Une image forte. Un géant de l’industrie qui enterre ses échecs sous le sable, puis coule du béton par-dessus : on dirait une scène de film.
  3. Un trésor inaccessible. Une décharge interdite, gardée, bétonnée. Comme pour tous les trésors enfouis, l’impossibilité d’aller voir nourrissait le récit.

Les historiens du jeu vidéo, eux, ont toujours nuancé le rôle d’E.T. Le secteur allait déjà mal avant sa sortie, et son échec a surtout pesé sur Atari, beaucoup moins sur le reste du marché (Wikipédia (en)). Howard Scott Warshaw lui-même, et d’autres anciens d’Atari, estiment que les pratiques commerciales de l’entreprise et la surproduction ont pesé bien plus lourd que la qualité de tel ou tel jeu (Wikipédia (en)).

Un détail amuse beaucoup Claire : Warshaw lui-même n’a jamais vraiment cru à l’histoire de la décharge. Jusqu’à la fouille, il pensait qu’une entreprise en difficulté n’aurait jamais fait une chose pareille (Engadget).

Non établi : l’idée que des millions de cartouches E.T. aient été enterrées à Alamogordo.

26 avril 2014 : la fouille

C’est Jean-Rémi qui a pris ce chapitre, et on le comprend : pour une fois, quelqu’un avait vraiment creusé pour trouver la réponse.

Un documentaire et une autorisation de six mois

Des emballages de jeux Atari parmi les déchets exhumés
Des jeux Atari au milieu des déchets lors de la fouille d’Alamogordo en 2014
Jason from The Wasteland · Source · CC BY 2.0

Le 28 mai 2013, la commission municipale d’Alamogordo accorde à Fuel Industries, une société canadienne, six mois d’accès à la décharge pour tourner un documentaire. Le projet est soutenu par Microsoft et sa branche Xbox Entertainment Studios, qui doit diffuser le film. Après un retard dû à une plainte de l’agence environnementale de l’État, réglée début avril 2014, la fouille commence le 26 avril 2014, ouverte au public (Wikipédia (en)).

Sur place, il y a du monde : le réalisateur Zak Penn, l’écrivain Ernest Cline, Howard Scott Warshaw en personne, un élu local qui avait fouillé la décharge quand il était enfant, et surtout James Heller, l’ancien responsable d’Atari qui avait ordonné le bétonnage en 1983 (Wikipédia (en)).

De vrais archéologues dans une décharge

Du matériel Atari retrouvé lors de la fouille
Du matériel Atari photographié lors de la fouille de 2014 : le dépôt ne contenait pas uniquement E.T.
Jason from The Wasteland · Source · CC BY 2.0

Ce qui a ravi Jean-Rémi, c’est que la fouille n’a pas été menée qu’à la pelleteuse. Une équipe d’archéologues et de chercheurs, dont Andrew Reinhard, Richard Rothaus et Bill Caraher, a suivi le chantier avec les méthodes d’une vraie fouille : documentation, relevés photographiques en 3D, conservation des objets (The Henry Ford). Andrew Reinhard a depuis consacré un livre à l’« archéogaming », l’archéologie du jeu vidéo.

Le terrain n’avait rien de glamour. Reinhard décrit une fosse d’environ neuf mètres de profondeur qui menaçait de s’effondrer, au milieu de déchets de toutes sortes, dont des restes de porcs contaminés au mercure et des munitions non explosées de la Seconde Guerre mondiale (The Henry Ford). Jean-Rémi a souligné ce passage deux fois.

Ce qu’on a trouvé

Des emballages de E.T. et de Centipede dans la terre
E.T. et Centipede : des emballages retrouvés lors de la fouille d’Alamogordo en 2014
taylorhatmaker · Source · CC BY 2.0

Le jour même, l’équipe atteint la couche Atari. Elle en sort des consoles Atari 2600, des manettes et des dizaines de jeux différents, certains encore sous film plastique, avec leurs étiquettes de prix des supermarchés Target et Wal-Mart (The Henry Ford). Et bien sûr, des cartouches de E.T.

Yvan a fait le bilan chiffré :

L’enfouissement et la fouille en chiffres
Ce qu’on saitLe chiffre
Cartouches enterrées en 1983, selon James HellerEnviron 728 000, tous jeux confondus
Cartouches récupérées en 2014Environ 1 300
Nombre de jeux différents identifiés59, dont six pour la console 5200
Recettes des ventes aux enchères, à avril 2025Plus de 107 000 dollars pour environ 880 cartouches
Record pour une seule cartouche E.T.Plus de 1 500 dollars

Source de toutes les lignes : Wikipédia (en).

Environ 728 000 cartouches enterrées selon James Heller, environ 1 300 récupérées en 2014, soit 0,18 % du total estimé
La fouille a récupéré une petite fraction du dépôt estimé. Les deux quantités concernent tous les jeux, pas uniquement E.T. Source des chiffres · Agrandir le graphique

Le site a ensuite été rebouché ; les déchets s’étaient révélés plus profonds que prévu. Une partie des objets a rejoint des musées, dont le New Mexico Museum of Space History, la Smithsonian Institution, qui a conservé une cartouche E.T., et le Henry Ford Museum. Le reste a été vendu aux enchères au profit de la ville (Wikipédia (en)). Le documentaire tiré de la fouille s’intitule Atari: Game Over.

Et Warshaw ? Celui qui ne croyait pas à la décharge a surtout été heureux de voir qu’un jeu créé trente ans plus tôt passionnait encore autant de monde (Engadget). Claire a ajouté une dernière ligne à son portrait : à partir de 2008, il s’est formé à la psychothérapie, et il exerce depuis 2012 à Los Altos, au cœur de la Silicon Valley. On le surnomme le « thérapeute de la Silicon Valley » (Time Extension). Son livre de souvenirs porte un sous-titre qui ne manque pas d’autodérision : Comment j’ai écrit l’histoire en tuant une industrie.

Documenté : la fouille de 2014 a retrouvé des cartouches E.T. dans la décharge d’Alamogordo.

Documenté : elles étaient mélangées à des dizaines d’autres jeux et à du matériel, pour un total d’environ 728 000 cartouches enterrées.

Le test de Mathis : E.T. est-il vraiment le pire jeu de l’histoire ?

Écran-titre du jeu E.T. sur Atari 2600
L’écran-titre d’E.T. sur Atari 2600 (1982)
Capture du jeu · AtariAge · © Atari, 1982. Droits réservés aux titulaires du jeu.
E.T. dans une zone de jeu comportant plusieurs trous
Les trous occupent une grande partie de cette zone : de quoi illustrer les difficultés racontées par Mathis
Capture du jeu · AtariAge · © Atari, 1982. Droits réservés aux titulaires du jeu.
E.T. au fond d’un puits gris dans le jeu Atari 2600
E.T. au fond d’un puits : le passage obligé qui revient dans le carnet de bord
Capture du jeu · AtariAge · © Atari, 1982. Droits réservés aux titulaires du jeu.

Il restait une question que les archives ne pouvaient pas trancher. La console du vide-grenier de Jean-Rémi fonctionnait encore. Mathis l’a branchée sur la vieille télévision cathodique du Bureau, a soufflé dans la cartouche par principe, et s’est installé pour une soirée de jeu. Toute l’équipe s’est relayée derrière lui.

Son carnet de bord, recopié tel quel :

  • Minute 1 : E.T. apparaît, la musique est plutôt sympathique. Optimisme général.
  • Minute 3 : première chute dans un puits. E.T. remonte lentement en s’étirant le cou, sort du trou… et retombe aussitôt dedans.
  • Minute 12 : Yvan commence à dessiner une carte des puits sur une feuille. Personne ne comprend sa légende.
  • Minute 25 : l’agent du FBI ramène E.T. au début. Claire quitte la pièce.
  • Minute 48 : premier morceau de téléphone trouvé. Applaudissements.
  • Fin de soirée : E.T. n’a jamais téléphoné maison.

Le verdict de Mathis est plus nuancé qu’on ne l’attendait : « Ce n’est pas un jeu cassé, c’est un jeu qu’on n’a pas eu le temps de finir. Les idées sont là. C’est la détection des bords des trous qui rend fou : on tombe dedans alors qu’on est juste à côté. »

Il n’est pas le seul à le penser. Si la plupart des critiques continuent de classer E.T. parmi les pires jeux de tous les temps, certains, comme IGN ou Classic Gaming, jugent Warshaw en partie excusable vu le délai qu’on lui avait imposé, et estiment que le jeu peut même se révéler agréable une fois les puits maîtrisés. En 2013, des fans ont d’ailleurs publié des correctifs qui réparent justement la détection des collisions (Wikipédia (en)).

« Le pire jeu de l’histoire ? Non, a conclu Mathis en rangeant la cartouche. Le jeu le plus pressé de l’histoire, sûrement. »

Non établi : une soirée de jeu ne fait pas une critique. Mais la nôtre rejoint celle des critiques qui pointent surtout la précipitation du développement.

Le verdict du Bureau

Légende urbaine : VRAIE, mais très exagérée.

Oui, Atari a bel et bien enterré des cartouches de E.T. dans une décharge d’Alamogordo, au Nouveau-Mexique, fin septembre 1983, puis coulé du béton par-dessus. La presse l’a raconté dès la première semaine, et la fouille du 26 avril 2014 l’a définitivement prouvé en ressortant les cartouches de terre.

Ce qui relève de la légende, c’est l’ampleur et le motif. Il n’y avait pas des millions de cartouches E.T., mais environ 728 000 cartouches au total, tous jeux confondus, mélangées à des consoles et à du matériel. E.T. n’y était qu’un titre parmi des dizaines, aux côtés de Pac-Man, Defender ou Raiders of the Lost Ark. Et il ne s’agissait pas d’enterrer une honte, mais de vider un entrepôt en pleine fermeture, au moment où l’industrie du jeu vidéo s’effondrait. Quant à E.T., il n’a pas tué le jeu vidéo à lui seul : il a surtout servi de symbole à une crise beaucoup plus large.

Le soir de la clôture du dossier, la cartouche du vide-grenier a rejoint le placard des objets, avec une étiquette de Jean-Rémi : « E.T., 1982. Pas enterré. Pas fini non plus. Ne pas jeter, et surtout ne pas enterrer. » Mathis, lui, a décidé de retenter sa chance le week-end prochain. Il a demandé à Yvan de lui prêter sa carte des puits.

Vous avez une console qui dort au grenier, ou une autre légende du jeu vidéo à nous soumettre ? Confiez une piste au Bureau.

Sources

Le jeu et son créateur

Le krach de 1983

L’enfouissement et la fouille

  • Wikipédia (en) — Atari video game burial, qui cite les articles de l’Alamogordo Daily News, de l’Albuquerque Tribune, de Knight Ridder et du New York Times de septembre 1983
  • The Henry Ford — Archaeology’s Underground, Andrew Reinhard (2016)

À lire aussi

Auteurs et contributions

Auteurs

  • Alix Beaumont
  • Claire Vernier
  • Jean-Rémi Vasseur
  • Mathis Cordier
  • Solène Martel
  • Yvan Daurelle