Le lac du Chevril depuis la route de Tignes, en juillet 2022

Image à la une : Le lac du Chevril — Florian Pépellin · Source et statut de l’œuvre

En Savoie, sur la route de Val-d’Isère, un grand lac turquoise s’étend au pied d’un barrage de béton. Les touristes le photographient sans savoir que, sous ses eaux, dort un village entier. Au printemps 1952, le vieux Tignes a disparu sous le lac du Chevril pour fournir de l’électricité à la France d’après-guerre. Depuis, on raconte que ses ruines remontent à la surface quand on vide le lac, et que, certains soirs, on entendrait encore sonner les cloches de l’église engloutie. Pour la première fois, le Bureau a envoyé deux enquêteurs sur place, pendant que le reste de l’équipe fouillait les archives depuis la grande table. Le village englouti existe bel et bien. Reste à savoir ce qui sonne sous le lac.

Qui a enquêté : deux sur le terrain, quatre au Bureau

Pour ce dossier, le Bureau a changé de méthode. Impossible d’enquêter sur un village englouti sans aller voir le lac. Mais impossible aussi de vider le Bureau pour une semaine : d’autres dossiers attendaient sur la grande table. La décision a été prise autour d’un café : deux enquêteurs partent en Savoie, les quatre autres restent au Bureau pour fouiller les archives et centraliser tout ce que le terrain rapporte.

L’équipe de terrain

  • Yvan Daurelle, archives et cartes : il a préparé le voyage avec des cartes anciennes de la vallée et compte bien repérer où se trouvait chaque maison du vieux village.
  • Jean-Rémi Vasseur, terrain et objets : volontaire dès la première minute, « pour l’air de la montagne ». Il a emporté des jumelles, un carnet étanche et, on ne sait pas pourquoi, un maillot de bain.

L’équipe du Bureau

  • Claire Vernier, récits oraux : les témoignages des anciens habitants, dans les livres, les documentaires et la presse. C’est elle qui centralise les infos sur le grand tableau en liège.
  • Alix Beaumont, documents : les chiffres officiels, le barrage et la chronologie de l’expropriation.
  • Mathis Cordier, audiovisuel : les actualités filmées de 1952 conservées par l’INA.
  • Solène Martel, psycholinguistique : la légende des cloches et ses cousines, de la ville d’Ys aux lacs de barrage.

Chaque soir, les deux équipes se retrouvent en visio : Yvan et Jean-Rémi depuis leur chambre d’hôtel, les quatre autres autour de la grande table. Le dossier alterne donc les informations vérifiées et le carnet de bord de l’équipe.

Départ d’Yvan et Jean-Rémi, selfie de Claire
Le départ pour la Savoie

La démarche du Bureau est expliquée sur la page nos méthodes.

La légende : un village sous le lac, des cloches qui sonnent

C’est Mathis qui a lancé l’affaire. À la fin de l’été 2026, il a vu passer plusieurs articles qui racontaient la même histoire : un village de Savoie noyé en 1952, dont les murs auraient resurgi du lac (Daily Geek Show, Le Tribunal du Net). Il a imprimé les photos et les a épinglées sur le tableau en liège. Claire a ajouté la version qu’on entend dès qu’on parle de villages engloutis : certains soirs, les cloches de l’église sonneraient encore sous l’eau.

Trois affirmations à vérifier

Trois affirmations à vérifier
Ce qu’on raconteCe que le Bureau doit vérifier
Un village entier dort sous le lac du ChevrilLes dates, le nombre d’habitants, ce qui a été détruit ou déplacé
Ses ruines réapparaissent quand on vide le lacLes années des vidanges et ce qu’on a vraiment vu
On entend encore sonner les cloches de son égliseL’origine du récit et le sort réel des cloches

Une légende à moitié vraie dès le départ

Ce dossier ne ressemble pas aux autres. D’habitude, le Bureau part d’une rumeur pour voir s’il reste un fait au fond. Ici, le fait est énorme et parfaitement documenté : un village français a bien été rayé de la carte et noyé par un barrage. La question est plutôt de savoir ce que la légende a ajouté par-dessus.

Yvan a résumé l’enjeu en dépliant sa carte de la vallée : « Pour une fois, on ne cherche pas si c’est arrivé. On cherche ce qu’on a brodé autour. »

L’existence du village englouti, que toutes les sources consultées confirment.

À vérifier dans ce dossier : les vidanges et, surtout, les cloches.

Le vieux Tignes avant le barrage

Pendant le trajet vers la Savoie, Yvan a relu ses notes à voix haute. Jean-Rémi conduisait et posait une question par virage. Ce qui suit, c’est le portrait du village qu’ils allaient chercher sous l’eau.

Un village de montagne au bord de l’Isère

L’ancien village de Tignes et la vallée de l’Isère avant la mise en eau
L’ancien village de Tignes et la vallée de l’Isère avant la mise en eau
Emmanuel de Martonne · Source · Licence Ouverte

Le vieux Tignes s’étendait au fond d’une cuvette, le long de l’Isère, vers 1 700 mètres d’altitude (France Today). Le chef-lieu de la commune se trouvait à 1 659 mètres, entouré de hameaux comme La Chaudanne, La Reculaz, Les Boisses ou Les Brévières (Le Tribunal du Net). On y vivait surtout de l’agriculture et de l’élevage (Journée mondiale). Selon les archives locales, les femmes y pratiquaient la dentelle (Le Tribunal du Net).

Au centre se dressait l’église Saint-Jacques, construite en 1679 (Le Tribunal du Net) dans le style baroque alpin des XVIIe et XVIIIe siècles (Fondation Facim). Retenez-la : elle est au cœur de la légende des cloches.

Déjà un village de skieurs

On imagine souvent un hameau perdu. Le vieux Tignes accueillait pourtant des skieurs dès les années 1920. Avant la guerre, il comptait dix hôtels. Un office de tourisme y ouvre en 1936, l’année où le premier remonte-pente entre en service (Fondation Facim). Le village n’a donc pas attendu le barrage pour découvrir le tourisme.

Combien d’habitants ? La première bataille de chiffres

Au Bureau, Alix a voulu commencer par un chiffre simple : combien de personnes vivaient là. Elle en a trouvé cinq.

Les habitants du vieux Tignes selon les sources
Ce qui est comptéLe chiffreLa source
Habitants expulsés387France 3 Auvergne-Rhône-Alpes
Habitants du chef-lieuPrès de 400Le Tribunal du Net
Habitants expropriés442Parc national de la Vanoise
Habitants opposés au projet473France Today
Familles87France Today

Les écarts s’expliquent sans doute par ce qu’on compte : le seul chef-lieu ou toute la commune, les habitants permanents ou les propriétaires. Alix a noté sur le tableau : « Entre 387 et 473. Un village de quatre cents personnes, à peu près. »

Un village agricole de montagne, déjà touristique, organisé autour de l’église Saint-Jacques.

Le nombre exact d’habitants, qui varie selon les sources entre 387 et 473.

1952 : le barrage, l’expropriation et la mise en eau

Un projet d’avant-guerre

L’idée d’un grand barrage sur l’Isère, à Tignes, remonte à 1929. La crise des années 1930 puis la guerre la mettent en sommeil (France Today). Après 1945, la France manque de charbon et doit se reconstruire : l’hydroélectricité devient une priorité nationale (Le Tribunal du Net). Le chantier démarre juste après la guerre, en 1946, 1947 ou 1948 selon les sources.

Le barrage du Chevril vu depuis la télécabine de Tignes, en juillet 2022
Le barrage du Chevril vu depuis la télécabine de Tignes, en juillet 2022
Florian Pépellin · Source · CC BY-SA 4.0

L’ouvrage, conçu par le bureau d’études de l’ingénieur André Coyne, est un barrage-voûte de 180 mètres de haut et de 296 mètres de long, exploité par EDF. À son achèvement, c’est le plus haut barrage d’Europe (Wikipédia (en)). Il retient environ 235 millions de mètres cubes d’eau, sur 2,7 km² (Parc national de la Vanoise). Le vieux village se trouve exactement à l’emplacement du futur lac.

Un village qui refuse de partir

Les habitants se défendent par tous les moyens : procès, sabotages, campagne de presse (Techno-Science). Certains se couchent devant les camions qui montent au chantier pour attirer les journalistes (France Today). Les trois quarts refusent de vendre et sont expropriés, et la commune attaque EDF en justice pour obtenir une indemnisation juste (Le Tribunal du Net). Pour France 3, Tignes est le premier village noyé à s’être soulevé en masse contre une telle décision (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes).

Une maison que l’on quitte
Une maison que l’on quitte

Le printemps 1952

  • 3 mars : les lignes téléphoniques du village sont coupées.
  • 15 mars : les vannes du barrage sont fermées. L’eau monte d’environ un mètre par jour.
  • 17 mars : 300 policiers arrivent avant l’aube et occupent les points stratégiques, dont le clocher, pour empêcher les habitants de sonner le tocsin.
  • 13 avril, dimanche de Pâques : dernière messe dans l’église du vieux village.
Le téléphone reste muet
Le téléphone reste muet

Source de cette chronologie : France Today. Le cimetière est vidé. Les cercueils, le mobilier de l’église, de l’école et de la mairie, et le monument aux morts démonté sont transportés aux Boisses. Puis toutes les maisons sont dynamitées pour que personne ne puisse revenir. Le barrage est mis en service le 20 octobre 1952 (Parc national de la Vanoise) et inauguré le 4 juillet 1953 par le président de la République, Vincent Auriol (Techno- Science).

Au Bureau : Mathis et les actualités de 1952

Avant le lac, les maisons démolies
Avant le lac, les maisons démolies

Pendant que ses collègues roulaient vers la Savoie, Mathis a fouillé le catalogue de l’INA. Il a retrouvé deux sujets des Actualités françaises, les journaux filmés projetés au cinéma. Le premier, du 13 mars 1952, montre des habitants résignés qui préparent leur départ, et précise que le conseil municipal a démissionné (INA). Le second, du 20 mars, montre les CRS qui encadrent l’évacuation, les équipes de démolition au travail et les fossoyeurs qui transfèrent les corps vers le cimetière du nouveau village (INA). Mathis a écrit un seul mot sur le tableau, à côté de ces dates : « Clocher. » Le 17 mars 1952, la police a occupé le clocher pour que les cloches ne sonnent pas. Il l’a souligné deux fois : pour la suite de l’enquête, le sort des cloches allait devenir la question centrale.

L’expropriation forcée, l’intervention des forces de l’ordre, le transfert du cimetière, la destruction des maisons et la mise en eau en 1952.

Certaines dates. Le Tribunal du Net parle d’un ultimatum de six jours lancé le 27 avril 1952 et de 500 CRS, là où France Today évoque 300 policiers dès le 17 mars.

Carnet de terrain, jour 1 : arrivée au lac du Chevril

Récit d’Yvan et de Jean-Rémi, transmis au Bureau le soir même.

Le mur

Jean-Rémi aux jumelles, vu par Yvan
Jean-Rémi observe le barrage

On le voit avant de comprendre ce que c’est : une immense paroi de béton courbée, coincée entre deux versants. Jean-Rémi s’est garé au premier endroit possible et a sorti ses jumelles. Sur la face du barrage, on devine encore une silhouette géante. C’est l’Hercule peint en 1989 par Jean-Marie Pierret et huit autres peintres, en soixante jours, pour les Jeux olympiques d’Albertville de 1992 (Wikipédia (en)). La fresque a beaucoup pâli et n’est plus que très peu visible (Parc national de la Vanoise). Jean-Rémi a juré qu’il distinguait un bras. Yvan n’a rien vu du tout.

Le lac

De l’autre côté, le lac s’étire, calme et turquoise. Rien, absolument rien, ne trahit le village. Yvan a sorti sa carte ancienne de la vallée et a fait le calcul sur le capot de la voiture : le chef-lieu se trouvait à 1 659 mètres d’altitude, et la crête du barrage est à 1 790 mètres. Quand le lac est plein, le vieux Tignes repose donc sous plus de cent mètres d’eau.

Jean-Rémi a sorti son maillot de bain « pour voir ». Yvan le lui a confisqué aussitôt. Un lac de barrage n’est pas une piscine, et celui-ci est à près de 1 800 mètres d’altitude.

Selfie de Jean-Rémi pendant qu’Yvan consulte la carte
Au bord du lac, chacun sa méthode

La Sarrazine

La Sarrazine de Livio Benedetti au bord du lac du Chevril
La Sarrazine, face au lac du Chevril
Joan / joanbrebo — sculpture de Livio Benedetti · Source · CC BY-NC 2.0

Au bord de la route de Val-d’Isère, une statue de femme regarde le lac. C’est « La Sarrazine », une œuvre de 3,80 mètres signée Livio Benedetti, tournée vers l’emplacement du vieux village (France Today). Les deux enquêteurs sont restés un long moment devant elle sans rien dire. Puis Jean-Rémi a tendu l’oreille. Pas de cloches. Seulement le vent et les voitures qui montent vers les stations.

La visio du soir

À 20 heures, liaison avec la grande table. Claire avait lu le témoignage d’un ancien habitant, José Reymond, auteur du livre Tignes, mon village englouti. Il y écrit que les ruines, quand le lac est vidé, restent visibles juste le temps de rouvrir les blessures (France Today). Pour la première fois depuis le début de l’enquête, personne n’a fait de blague, pas même Jean-Rémi.

Ce carnet de terrain raconte l’expérience de nos enquêteurs. Les informations qu’il contient sont sourcées, mais les impressions restent les leurs.

Les vidanges : quand le village refait surface

C’est la partie la plus spectaculaire de la légende, et elle est vraie. Pour inspecter le barrage, EDF vidait le lac à peu près tous les dix ans : on parlait de « vidange décennale » (Techno-Science). Pendant ces opérations, le vieux village réapparaît pendant environ trois mois (Journée mondiale).

Chronologie du lac du Chevril : 1952, mise en eau ; 1953, inauguration ; 1956, station de ski ; 1989, fresque ; 2000 et 2014, vidanges ; 2024, abaissement partiel
Les grandes dates du lac du Chevril

Trois réapparitions documentées

Mars 2000. Le lac est vidé, et des habitants, dont quelques enfants du vieux village, célèbrent une messe dans les ruines de l’ancienne église (Le Tribunal du Net).

Avril 2014. La vidange prévue en 2010 est repoussée à avril 2014 (Journée mondiale). Les ruines restent visibles plusieurs semaines et attirent plus de 30 000 visiteurs (Le Tribunal du Net). Un document technique d’EDF mentionne d’ailleurs des mesures réalisées en avril 2014 sur les vannes de vidange du barrage (EDF, colloque CFBR 2024).

Avril 2024. Un abaissement partiel du lac, lié à des travaux de maintenance, fait réapparaître des vestiges pendant quelques semaines (Le Tribunal du Net, Daily Geek Show).

Cette fois, les images ne manquent pas. Le 22 avril 2024, France 3 Auvergne-Rhône-Alpes publie un reportage tourné au bord du lac, avec le témoignage d’un ancien maire de Tignes (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, YouTube). Une vidéo amateur tournée le 26 mars 2024 descend jusqu’au fond du lac vidé : on y voit le vieux pont, l’ancienne route vers Val-d’Isère et des restes de maisons et d’église (Aurore Villien, YouTube).

Ce qu’on voit vraiment

Les récits parlent de rues pavées, de fondations de maisons et d’un pont centenaire (Le Tribunal du Net). Certains évoquent aussi les restes de l’église et même le clocher. Mais les maisons ont été dynamitées avant la mise en eau : ce qui ressort de la vase reste fragmentaire (Daily Geek Show). Pas de village fantôme intact, donc, mais des murs, des chemins et un pont.

Sous l’eau, des murs et des chemins
Sous l’eau, des murs et des chemins

Et la prochaine fois ?

Inspecter le barrage sans vider le lac
Inspecter le barrage sans vider le lac

Peut-être jamais. EDF privilégie désormais les inspections sous l’eau avec des robots, moins coûteuses qu’une vidange complète, et aucune nouvelle vidange décennale n’est annoncée (France Today, Journée mondiale).

Sur place, Jean-Rémi a posé la question à la serveuse du café où les deux enquêteurs prenaient leur petit-déjeuner : quand est-ce qu’on revoit le village ? Elle a hausé les épaules. « Il paraît que ce sont des robots qui plongent, maintenant. » Jean-Rémi a eu l’air sincèrement déçu pour les robots.

Les vidanges régulières du lac, celles de 2000, de 2014 et de 2024, et la réapparition de ruines à cette occasion.

Le nombre de visiteurs de 2014, et la présence du clocher parmi les vestiges, alors que l’église aurait été dynamitée.

Pendant ce temps au Bureau : archives et témoignages

Claire, Alix et Mathis dans le sous-sol du Bureau
Les recherches continuent au Bureau

Au Bureau, la grande table avait disparu sous les papiers. Claire avait divisé le tableau en liège en trois colonnes : « Confirmé », « À recouper » et « Rien trouvé ». Chaque soir, après la visio, elle déplaçait les fiches d’une colonne à l’autre.

Les voix des anciens habitants

Claire s’est concentrée sur les témoignages. Le livre de José Reymond, Tignes, mon village englouti, reste la référence pour les souvenirs d’un enfant du vieux village (France Today). En 2022, pour les 70 ans de la disparition, France 3 Auvergne-Rhône-Alpes a consacré un documentaire de 26 minutes au village, Tignes, la mémoire retrouvée, dans la série « Chroniques d’en haut ». Il parle de drames familiaux et de choc psychologique, et pose une question simple : les sacrifices valaient-ils le progrès ? (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes). Quelques dizaines de survivants se retrouvent encore de temps en temps (Le Tribunal du Net).

Ce que sont devenus les habitants

Alix a suivi la trace des familles. Seules 15 des 87 familles du vieux Tignes sont restées dans la région. Elles avaient la priorité pour acheter des terrains plus haut, au lac de Tignes, à 2 100 mètres, où le seul bâtiment était un refuge de berger construit en 1925 (France Today). En 1956, avec l’aide de l’État, d’anciens habitants fondent la station de ski, six kilomètres au-dessus du barrage (Techno-Science). L’architecte Raymond Pantz conçoit les premières résidences (Fondation Facim). Le nouveau Tignes compte aujourd’hui plus de 2 000 habitants à l’année (France Today).

Alix a noté l’ironie dans la marge : « Un village de 400 habitants noyé pour l’électricité. Une station de ski mondiale construite au-dessus. Les deux histoires tiennent sur la même photo. »

La colonne « Rien trouvé »

Au bout de trois jours, une seule fiche restait dans la troisième colonne : les cloches. Claire avait cherché partout, dans les articles, les reportages, les descriptions des archives et les récits des anciens habitants. Elle n’a trouvé aucune source écrite qui raconte qu’on entend sonner les cloches de Tignes sous le lac. Le village englouti était partout. Les cloches, nulle part. C’est Solène qui a pris le relais.

L’histoire de la station, en particulier la création de Val Claret, attribuée à Raymond Pantz par France Today et au promoteur Pierre Schnebelen par la Fondation Facim.

Les cloches sous l’eau : d’où vient la légende ? L’analyse de Solène

Solène a attendu la visio du troisième soir pour présenter ses conclusions. Elle avait prévenu : « Si personne n’a jamais écrit que les cloches de Tignes sonnent sous l’eau, c’est peut-être parce que cette histoire ne vient pas de Tignes. »

Un motif venu de Bretagne

La cloche qui sonne sous l’eau est l’un des motifs les plus anciens des légendes de villes englouties. Le plus célèbre exemple français est la ville d’Ys, engloutie selon la légende dans la baie de Douarnenez, en Bretagne, à cause de Dahut, la fille du roi Gradlon. Le récit prend forme entre la fin du XVe et le XVIIe siècle. Dans une version de 1707, Dieu permet que les cloches de l’église s’entendent encore au fond de l’océan. Au XIXe siècle, des folkloristes recueillent la croyance selon laquelle on entend le carillon d’Ys à marée basse (Wikipédia (en)). En 1910, Debussy en tire un prélude pour piano, La Cathédrale engloutie.

Pour Solène, le mécanisme est simple. Quand on raconte un village englouti, on puise dans les histoires qu’on connaît déjà. Et dans toutes ces histoires, il y a une cloche. La légende de Tignes a sans doute emprunté ses cloches à Ys, comme d’autres villages noyés avant et après elle. La Fondation Facim fait d’ailleurs le lien dans le titre même d’une de ses visites guidées à Tignes : « Villages engloutis, de la légende au barrage » (Fondation Facim).

Le vrai destin des cloches de Tignes

Le clocher de l’église Saint-Jacques des Boisses
Le clocher de l’église Saint-Jacques des Boisses
ChBougui · Source · CC BY-SA 4.0

En creusant, Alix a trouvé la réponse qui a fait applaudir la grande table. Les cloches du vieux Tignes ne sont pas restées au fond du lac. Elles ont été fondues pour couler six nouvelles cloches destinées à l’église Saint-Jacques des Boisses, construite sur un plateau à l’extrémité ouest du barrage (France Today). Cette église reproduit l’ancienne (Fondation Facim), et ses autels viennent de l’église détruite (Le Tribunal du Net).

Les cloches de Tignes sonnent donc toujours. Mais au-dessus du lac, pas en dessous.

Pourquoi le récit tient

Solène y voit trois raisons :

  • Le son est le dernier souvenir. Le 17 mars 1952, la police a occupé le clocher pour empêcher les habitants de sonner le tocsin (France Today). Les cloches du vieux village se sont tues de force. Une légende qui les fait sonner à nouveau leur rend leur voix.
  • Un lac ne montre rien. Le village est invisible presque tout le temps. Le son, lui, n’a pas besoin d’être vu. C’est la façon la plus simple de dire que le village est toujours là.
  • Le motif est prêt à l’emploi. Depuis Ys, tout le monde sait qu’un village englouti a des cloches qui sonnent. Il suffit de changer le nom du lieu.

Solène a conclu : « Ce n’est pas une rumeur inventée pour faire peur. C’est une façon de garder un village vivant. »

Le métal des cloches retrouve une voix
Le métal des cloches retrouve une voix

Les cloches du vieux Tignes ont été refondues pour l’église des Boisses, selon France Today, et le motif des cloches englouties existe depuis au moins 1707 dans la légende d’Ys.

Un récit ancien, propre à Tignes, de cloches entendues sous le lac. Le Bureau n’en a trouvé aucune trace écrite, et l’analyse de Solène reste une interprétation.

Carnet de terrain, jour 2 : le nouveau Tignes et ce qu’il reste de l’ancien

Récit d’Yvan et de Jean-Rémi, transmis au Bureau le lendemain de l’analyse de Solène.

Aux Boisses, sous les cloches

L’église Saint-Jacques des Boisses, à Tignes
L’église Saint-Jacques des Boisses, à Tignes
Rundvald · Source · Public domain

Après la visio de la veille, le programme s’imposait : aller écouter les cloches de Tignes là où elles sont vraiment. L’église Saint-Jacques des Boisses se dresse sur un plateau, au bout du barrage. Yvan a sorti une photo ancienne de l’église du vieux village et l’a tenue à bout de bras devant la façade. La ressemblance est frappante. À l’intérieur, les autels sont ceux de l’ancienne église (Le Tribunal du Net).

Jean-Rémi enregistre les cloches, vu par Yvan
Les cloches, au sec

Pendant qu’ils étaient sur le parvis, les cloches ont sonné l’heure. Jean-Rémi a déclenché l’enregistreur de son téléphone, puis a annoncé fièrement au Bureau : « J’ai enregistré les cloches de Tignes. Au sec. »

Plus haut, la station

Ils sont ensuite montés jusqu’au lac de Tignes, à 2 100 mètres, là où les familles expropriées pouvaient acheter des terrains en priorité. Avant la station, il n’y avait qu’un refuge de berger construit en 1925, toujours debout (France Today). Yvan voulait absolument le trouver. Jean-Rémi voulait absolument un chocolat chaud. Ils ont fait les deux.

Entre les immeubles de la station et les remontées mécaniques, il faut un effort d’imagination pour se souvenir qu’en contrebas, sous un autre lac, repose le village des familles qui ont fondé la station. C’est peut-être la chose la plus étrange de ce dossier : la station est née de la disparition du village.

Pour ceux qui voudraient y aller

Yvan a dressé la liste des lieux à voir pour les lecteurs :

  • le barrage du Chevril et ce qu’il reste de la fresque d’Hercule ;
  • la statue de la Sarrazine, au bord de la route de Val-d’Isère ;
  • l’église Saint-Jacques des Boisses, où sonnent les cloches refondues ;
  • le vieux refuge de 1925, au lac de Tignes.

En été, la Fondation Facim organise aussi des visites guidées sur l’histoire du village, au départ de l’église des Boisses (Fondation Facim).

Ce carnet raconte l’expérience de nos enquêteurs. Les informations qu’il contient sont sourcées, mais les impressions restent les leurs.

Les Revenants : quand Canal+ s’empare du lac

Le deuxième soir, Jean-Rémi a envoyé au Bureau une photo du barrage prise depuis la route. Trente secondes plus tard, Mathis a répondu en majuscules : « C’EST LE BARRAGE DES REVENANTS. » Il avait raison. Ce mur de béton, des millions de téléspectateurs l’ont déjà vu, sans savoir qu’un vrai village dormait derrière.

Une série culte

Les Revenants est une série créée par Fabrice Gobert pour Canal+. Elle s’inspire d’un film du même nom réalisé par Robin Campillo en 2004 (Wikipédia (en)). Dans une petite ville de montagne, des morts reviennent, comme si de rien n’était, et tentent de reprendre leur vie. La première saison est diffusée du 26 novembre au 17 décembre 2012, la seconde du 28 septembre au 19 octobre 2015. La musique est signée par le groupe écossais Mogwai. En 2013, la première saison remporte l’International Emmy Award de la meilleure série dramatique, et une adaptation américaine voit le jour en 2015 (Wikipédia (en)).

Le barrage de Tignes à l’écran

La série a surtout été tournée en Haute-Savoie, autour d’Annecy, à Seynod et à Sévrier. Mais le barrage qui joue un rôle central dans l’histoire est bien celui de Tignes (Wikipédia (en)). Fabrice Gobert savait dès le début qu’il tournerait des scènes près de cet ouvrage (AlloCiné).

Dans la série, le niveau du lac baisse mystérieusement. L’eau, en se retirant, découvre des animaux morts et le clocher d’une église. Les ingénieurs ne trouvent aucun défaut au barrage, et le lac continue de descendre. À la fin de la première saison, la ville est inondée (Wikipédia (en)).

Le lien avec le vieux Tignes

Mathis et ses collègues devant l’écran au sous-sol
Le barrage à l’écran

Mathis a repassé les scènes du clocher sur le grand écran du Bureau, et toute l’équipe a eu la même réaction. Un lac de barrage qui se vide, un clocher qui émerge, des morts qui reviennent : c’est presque l’histoire du vieux Tignes, dont les ruines ressortent à chaque vidange.

Attention pourtant à ne pas aller trop vite. Les sources consultées confirment que le barrage de la série est celui de Tignes. Elles ne disent pas que Fabrice Gobert l’a choisi à cause du village englouti. Le clocher de la série est une invention de fiction, pas une image du vrai Tignes.

Solène y voit malgré tout un effet possible sur la légende. Depuis 2012, beaucoup de spectateurs associent le barrage de Tignes à l’image d’un clocher qui sort de l’eau et à des morts qui reviennent. Quand on leur parle d’un village englouti, l’image des cloches qui sonnent sous le lac arrive toute seule. « Un village noyé qui revient à la surface tous les dix ans, a-t-elle résumé, c’est déjà un revenant. »

Le barrage de Tignes apparaît dans Les Revenants, série de Canal+ diffusée à partir de 2012, où la baisse du lac découvre un clocher.

Un lien voulu entre le scénario et l’histoire réelle du vieux Tignes, comme l’influence de la série sur la légende des cloches. C’est une hypothèse du Bureau.

Le verdict du Bureau

Le dossier a été refermé au retour des deux enquêteurs, autour de la grande table enfin réunie au complet. Jean-Rémi a fait écouter son enregistrement des cloches des Boisses. Mathis l’a déjà mis de côté pour la vidéo du dossier.

Selfie de groupe au retour de Savoie
Retour autour de la grande table
Le verdict du Bureau
Ce qu’on raconteVerdictCe qu’on sait
Un village entier dort sous le lac du ChevrilVraiLe vieux Tignes, noyé en 1952 après une expropriation forcée
Le village est intact sous l’eauFauxMaisons dynamitées, cimetière et mobilier déplacés avant la mise en eau
Ses ruines réapparaissent quand on vide le lacVraiEn 2000 et en 2014 notamment, et en partie en 2024
On le reverra à la prochaine vidangeIncertainLes inspections se font désormais avec des robots, et aucune vidange n’est annoncée
On entend sonner les cloches sous le lacFauxLes cloches ont été refondues pour l’église des Boisses, au-dessus du lac
Le récit des cloches est une vieille tradition de TignesNon établiAucune source écrite trouvée. Le motif vient très probablement de la légende d’Ys
Le barrage de la série Les Revenants est celui de TignesVraiTourné au barrage de Tignes, mais aucun lien voulu avec le vieux village n’est documenté

Légende urbaine : VRAIE, sauf les cloches. Un village français d’environ quatre cents habitants a bien été vidé de force, détruit et noyé en 1952 pour construire le plus haut barrage d’Europe de l’époque. Ses ruines ont bien refait surface lors des vidanges, et des milliers de visiteurs sont venus les voir. En revanche, le village n’est pas intact sous l’eau, et ses cloches ne sonnent pas au fond du lac. Elles ont été refondues et sonnent toujours, un peu plus loin, au bout du barrage, dans l’église des Boisses. La légende a emprunté ses cloches à la ville d’Ys. L’histoire vraie, elle, n’avait besoin de rien emprunter.

Et les fantômes ?

Reste une dernière chose, que le Bureau n’a réussi à ranger dans aucune colonne. De retour à la grande table, Mathis a nettoyé l’enregistrement de Jean-Rémi. Après les cloches des Boisses, quand tout s’est tu, on entend encore quelque chose : une note très faible, très longue, comme une cloche lointaine. C’est probablement l’écho de la dernière note, renvoyé par la montagne ou par le mur du barrage. Probablement. Personne autour de la table n’a voulu l’effacer.

C’est Claire qui a trouvé les mots : « On est partis chercher des fantômes sous un lac. On a trouvé quatre cents personnes qu’on a fait partir, un cimetière qu’on a déménagé, des maisons qu’on a fait sauter. C’est peut-être ça, un fantôme : ce qui reste d’un endroit quand plus personne n’y vit, mais que quelqu’un s’en souvient encore. »

On dit souvent qu’on ne disparaît vraiment que le jour où plus personne ne prononce notre nom. Le vieux Tignes, lui, revient sans cesse : dans le livre d’un enfant du village, dans un documentaire, dans une série télé, dans les ruines qui ressortent de la vase, et maintenant dans ce dossier. Pour un village censé avoir disparu en 1952, c’est un drôle de fantôme : il revient chaque fois qu’on le raconte. Et nous, qui passons nos journées à traquer les revenants, nous finirons tous un jour par n’exister que dans la mémoire des autres.

Alors, les cloches sonnent-elles sous le lac du Chevril ? Pas d’après nos sources. Mais si vous passez un jour au bord du lac, arrêtez-vous une minute. Coupez le moteur. Et écoutez quand même.

L’origine de la note à la fin de l’enregistrement de Jean-Rémi. Le Bureau penche pour un écho.

Les objets du déplacement ont rejoint le placard des objets, avec leur étiquette :

Clé USB et maillot de bain, retour de Savoie. La clé contient l’enregistrement des cloches de Tignes, prises au sec, aux Boisses. Le maillot de bain de Jean-Rémi est resté sec lui aussi. Ne pas jeter.

Vous connaissez un village englouti, une église noyée ou une autre légende de votre région ? Confiez une piste au Bureau.

À voir : le vieux Tignes à l’écran

Pendant que ses collègues rentraient de Savoie, Mathis a passé une soirée entière à rassembler tout ce qui existe en images sur le vieux Tignes. Il appelle ça « la vidéothèque du lac ». Jean-Rémi a regardé quatre fois la descente au fond du lac vidé de 2024 et ne s’en est toujours pas remis : « Ils ont marché sur l’ancienne route. Nous, on avait juste un maillot de bain. »

Au cinéma

  • Malgovert, de Georges Rouquier : un court métrage documentaire de 25 minutes, en noir et blanc, sur la construction du barrage de Tignes et le percement de la galerie de Malgovert. Il montre le travail des ouvriers et l’évacuation des habitants du village (UniFrance). Le film a reçu une mention spéciale aux festivals de São Paulo et de Mar del Plata en 1954. Un extrait est visible en ligne (Les Documents Cinématographiques, YouTube). Selon les sources, il est daté de 1953 ou de 1954.
  • Les Revenants, de Fabrice Gobert (Canal+, 2012 et 2015) : la série dont le barrage de Tignes est l’un des décors centraux, racontée plus haut.

À la télévision

  • Les Actualités françaises des 13 et 20 mars 1952, conservées par l’INA : le départ des habitants, puis l’évacuation et la démolition (INA, 13 mars, INA, 20 mars).
  • Le journal télévisé de l’ORTF du 20 janvier 1968 : un reportage de 2 minutes sur la renaissance de la station, avec la nouvelle église qui domine le barrage et l’interview du curé de la paroisse, l’abbé Pelissier (INA).
  • Tignes, la mémoire retrouvée (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, série « Chroniques d’en haut », 26 minutes, 2022) : les drames familiaux et la question du prix du progrès (France 3).
  • Mon village sous le lac, de Nicolas Bideau, coscénarisé avec Anthony Binst et Yoann Périé (France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, 52 minutes) : Tignes, Salles-sur-Verdon et Naussac, trois villages noyés par des barrages, et les efforts de leurs habitants pour en garder la mémoire (France 3).

Sur YouTube

À noter : les vidéos de l’INA sont soumises à licence. Les vidéos YouTube peuvent être intégrées avec le lecteur officiel de YouTube, sans copier les images.

Sources

Le barrage et le village

Histoire, expropriation et témoignages

Vidanges et réapparitions

La légende des cloches

Les Revenants

Films, documentaires et vidéos

Auteurs et contributions

Auteurs

  • Alix Beaumont
  • Claire Vernier
  • Jean-Rémi Vasseur
  • Mathis Cordier
  • Solène Martel
  • Yvan Daurelle