Un poisson rouge dans un bocal en verre, éclairé par la lumière naturelle

« Ne t’en fais pas pour lui, il a trois secondes de mémoire : à chaque tour de bocal, il découvre un nouveau monde. » La phrase rassure les enfants, amuse les adultes et a donné une expression à toute la langue française : avoir une « mémoire de poisson rouge ». Elle est fausse, et depuis longtemps.

Des chercheurs ont appris à des poissons rouges à actionner un levier à heure fixe, à reconnaître une couleur, à sortir d’un labyrinthe, et même à piloter un petit véhicule sur roues. Des poissons d’élevage ont répondu à un son plusieurs mois après l’avoir appris. Au Bureau, on a donc rouvert le dossier, et on a fait mieux que lire : on a adopté un poisson rouge pour lui poser la question nous-mêmes.

Qui a enquêté sur ce dossier

Tout est parti d’une remarque de Jean-Rémi, un matin, autour de la grande table. Yvan venait d’oublier pour la troisième fois où il avait posé ses lunettes. « T’as une mémoire de poisson rouge », a lancé Jean-Rémi. Alix a levé les yeux de son classeur : « Et toi, tu sais combien de temps ça se souvient, un poisson rouge ? » Personne ne savait vraiment. Le dossier était ouvert.

  • Yvan Daurelle (archives) a cherché d’où sortait le chiffre des trois secondes, et pourquoi il change si souvent.
  • Alix Beaumont (documents anciens) a épluché les études scientifiques, de 1994 à aujourd’hui, en vérifiant chaque date.
  • Mathis Cordier (audiovisuel) s’est occupé des expériences filmées, dont celle des poissons conducteurs, et a filmé notre propre test.
  • Jean-Rémi Vasseur (terrain) a adopté le poisson, installé l’aquarium et mené le test maison avec Mathis.
  • Claire Vernier (récits oraux) a recueilli ce que les gens racontent de leurs poissons, et s’est penchée sur la question des bocaux.
  • Solène Martel (psycholinguistique) a analysé l’expression « mémoire de poisson rouge » et ce qu’elle dit de nous.

Fidèles à nos méthodes, on a sourcé chaque affirmation : tout est listé en fin d’article.

Trois secondes, et pourquoi pas neuf ? Un chiffre qui ne vient de nulle part

Premier constat d’Yvan : personne n’est d’accord sur la durée. Le chercheur australien Culum Brown, spécialiste de la cognition des poissons à l’université Macquarie, s’amuse de voir circuler deux, trois ou dix secondes selon les versions. Le chiffre change, mais il reste toujours ridiculement court (Live Science).

Un poisson rouge orange aux longues nageoires
Un poisson rouge (Carassius auratus) photographié au Great Lakes Aquarium de Duluth
James St. John · Source · CC BY 2.0

D’où viennent les trois secondes ?

Une illustration ancienne d’un poisson rouge télescope vu du dessus
Une variété de poisson rouge dans The Complete Aquarium Book (1936) — illustration historique, sans lien établi avec l’origine du mythe
William T. Innes / Internet Archive Book Images · Source · Public domain

Yvan a fouillé, sans succès. Le journaliste Matt Soniak, qui s’est posé la même question pour Mental Floss, n’a trouvé aucune trace de l’origine du chiffre. Son plus ancien souvenir : l’avoir lu au dos d’une capsule de thé glacé Snapple, au milieu des années 1990 (Mental Floss). Les lecteurs fidèles du Bureau reconnaîtront le coupable : les capsules Snapple avaient déjà diffusé la légende des araignées avalées en dormant.

Culum Brown avance trois explications. On connaît mal l’intelligence des poissons. On les côtoie peu, et on interagit avec eux bien moins qu’avec un chien ou un chat. Enfin, croire qu’ils oublient tout arrange les propriétaires : quand on garde un poisson dans un petit bocal vide, mieux vaut penser qu’il ne s’ennuie pas (Live Science).

Les neuf secondes, ou comment le poisson rouge est entré chez Microsoft

En chemin, Yvan est tombé sur une variante plus récente, et encore plus tenace. En 2015, un rapport de Microsoft Canada destiné aux annonceurs affirmait que notre capacité d’attention était tombée à 8 secondes, contre 9 pour un poisson rouge. Sous le graphique, une seule source : le site commercial Statistic Brain. Microsoft n’avait étudié aucun poisson. En 2017, le journaliste Simon Maybin, de l’émission More or Less de la BBC, a remonté la piste : il n’a trouvé aucun fondement au chiffre du poisson, ni à celui des humains. En 2021, une enquête du King’s College de Londres montrait pourtant que la moitié des Britanniques interrogés tenaient encore la statistique des huit secondes pour vraie (ScienceBlog).

« Trois secondes de mémoire, neuf secondes d’attention : au moins, le poisson a pris six secondes en vingt ans, a résumé Yvan. Ce qui ne change pas, c’est qu’aucun de ces chiffres n’a de source. »

Non établi : l’origine du chiffre des trois secondes reste introuvable.

Ce que les chercheurs ont appris aux poissons rouges

La réponse courte : un poisson rouge se souvient de ce qu’il a appris pendant des semaines, et souvent des mois. Selon Culum Brown, ces capacités sont connues des scientifiques depuis les années 1950 et 1960, et il existe aujourd’hui des milliers d’études sur la mémoire de cette espèce (Live Science). Alix a retenu les plus parlantes, en vérifiant chaque date.

Les expériences, leurs espèces et leurs résultats
AnnéeQuiCe que les poissons ont apprisCe dont ils se souvenaient
1994Phil Gee et ses collègues, université de Plymouth (publication)Appuyer sur un levier qui ne distribuait de la nourriture qu’une heure par jour, toujours à la même heureIls anticipaient l’heure du repas, et ce comportement a persisté quelques jours après la coupure du distributeur
2001Ava Chase, Rowland Institute, Massachusetts (Improbable Research)Des carpes, cousines du poisson rouge, ont appris à distinguer un blues de John Lee Hooker d’un morceau de BachElles classaient ensuite des morceaux inconnus par genre (Mental Floss)
2004Jamie Hyneman, émission MythBusters, épisode du 25 janvier (MythResults)Reconnaître des motifs de couleurs et suivre un parcours d’obstacles sous l’eauPlus d’un mois plus tard, ils refaisaient le parcours sans aucune aide
2006Queen’s University de Belfast, Irlande du Nord (Hoaxes.org)Éviter une zone de l’aquarium associée à une légère décharge électriqueIls évitaient encore la zone au moins 24 heures plus tard
2008Rory Stokes, lycéen de 15 ans à Adélaïde, Australie (Mental Floss)Associer un bloc Lego rouge plongé dans l’aquarium à l’heure du repasAprès six jours sans voir le bloc, ils le rejoignaient en 4,4 secondes
2008Boaz Zion, Assaf Barki et Ilan Karplus, Technion, Israël (Israel National News)Des poissons d’élevage marins ont associé un son à la nourriture pendant un mois, avant d’être relâchés en merIls revenaient vers le haut-parleur jusqu’à quatre ou cinq mois plus tard
Une carpe commune sous l’eau
Une carpe commune : les expériences citées ne portent pas toutes sur des poissons rouges
Sven Riewe · Source · CC0

Quelques précisions s’imposaient, et Alix y tenait. L’étude de Plymouth est souvent datée de 2003 dans les articles grand public, mais la publication scientifique remonte à 1994, dans le Journal of the Experimental Analysis of Behavior. Les poissons du Technion n’étaient pas des poissons rouges : l’objectif était d’élever des poissons en pleine mer sans cages, en les rappelant par un signal sonore une fois arrivés à taille commerciale (Practical Fishkeeping). Quant au jeune Rory Stokes, il n’avait que trois semaines d’entraînement : au début, ses poissons mettaient plus d’une minute à rejoindre le bloc, et à la fin moins de cinq secondes.

Culum Brown cite encore d’autres expériences : des poissons rouges nourris toujours du même côté du bac, qui s’y rendent à l’heure du repas même sans nourriture, ou qui apprennent qu’une palette rouge annonce un repas et une bleue non. Ils retiennent aussi la sortie d’un labyrinthe ou d’un filet pendant des semaines, voire des mois, et reconnaissent d’autres poissons après de longues séparations (Live Science). Interrogé en 2024 par BBC Radio 4, il a même raconté que des poissons de son laboratoire se souvenaient d’une issue dans un filet près d’un an plus tard (The Geraldton Guardian).

Alix a refermé son classeur : « Trois secondes, c’est le temps qu’il m’a fallu pour lire le titre de la première étude. Le poisson, lui, se souvenait de son levier depuis des semaines. »

Documenté : les poissons rouges retiennent ce qu’ils apprennent pendant des semaines, souvent des mois.

À recouper : le souvenir d’un an évoqué par Culum Brown à la radio ; on n’a pas retrouvé la publication correspondante ni l’espèce exacte.

Le poisson qui conduisait une voiture

C’est le chapitre préféré de Mathis, qui a passé une soirée entière à regarder les vidéos en boucle. En 2022, une équipe de l’université Ben-Gurion du Néguev, en Israël, a publié dans la revue Behavioural Brain Research une expérience au nom irrésistible : le « véhicule piloté par un poisson » (NPR).

Le principe : un aquarium posé sur une plateforme à roues. Une caméra suit la position du poisson dans l’eau, et un ordinateur traduit ses mouvements en déplacements du véhicule. Le poisson doit conduire jusqu’à une cible colorée fixée au mur de la pièce, visible à travers les parois. À chaque arrivée, une granule de nourriture (NPR).

Six poissons rouges ont suivi chacun une dizaine de leçons de conduite (The National). Au bout de quelques jours, ils atteignaient la cible même en partant d’un autre point, ou après avoir heurté un mur, et ne se laissaient pas tromper par des cibles leurres. Certains étaient de vrais as du volant, d’autres un peu moins doués (NPR). Pour le neuroscientifique Ronen Segev, l’expérience rappelle que les humains ont tendance à se surestimer, et à considérer à tort les poissons comme des animaux primitifs (The National).

Mathis en a tiré une remarque très simple : « Pour progresser d’une leçon à l’autre, il faut se souvenir de la leçon d’avant. Avec trois secondes de mémoire, chaque séance repartirait de zéro. Là, ils s’améliorent de jour en jour. »

Documenté : des poissons rouges ont appris à piloter un véhicule vers une cible, en progressant au fil des séances.

Dessin d’un aquarium sur roues guidé par la position du poisson
Illustration IA du principe du véhicule, et non photographie du dispositif scientifique

Le test maison du Bureau : un poisson rouge et une pince à linge

Lire des études, c’est bien. Jean-Rémi voulait voir. Il a récupéré un poisson rouge auprès d’une famille qui ne pouvait plus le garder, et l’a baptisé, avec un sens de l’humour discutable, « Trois-Secondes ».

Avant le poisson, l’aquarium

Claire a posé une condition avant toute expérience : pas de bocal. On a suivi les recommandations de la RSPCA, la grande association britannique de protection des animaux : un aquarium d’une centaine de litres équipé d’un filtre, mis en route au moins deux semaines avant l’arrivée du poisson, le temps que les bonnes bactéries s’installent (RSPCA). Trois-Secondes a donc attendu chez Jean-Rémi, dans un bac provisoire, que son appartement soit prêt.

Le protocole

On s’est inspirés de l’expérience du Lego rouge de Rory Stokes, avec le matériel du Bureau :

  1. Trois semaines d’apprentissage. Avant chaque repas, Mathis accrochait une pince à linge rouge sur le bord gauche de l’aquarium, puis versait la nourriture juste en dessous. Il chronométrait le temps que mettait le poisson à rejoindre la pince.
  2. Un piège. Une pince bleue apparaissait de temps en temps sur le bord opposé, sans jamais être suivie de nourriture.
  3. Trois semaines de pause. Plus de pince rouge du tout. Le poisson était nourri chaque jour, mais à des endroits différents.
  4. Le test. Retour de la pince rouge, sans nourriture tout de suite, caméra allumée.
Un aquarium dans le Bureau, avec une pince rouge à gauche et une pince bleue à droite
Le protocole des pinces à linge, mis en scène dans le décor du Bureau — illustration IA

Ce qu’on a vu

Le premier jour, Trois-Secondes a mis plus d’une minute à trouver sa nourriture, et ne prêtait aucune attention à la pince. À la fin de la deuxième semaine, il filait vers le bord gauche dès que la pince apparaissait, avant même que la nourriture touche l’eau. La pince bleue, elle, a été ignorée au bout de quelques jours.

Après les trois semaines de pause, Mathis a accroché la pince rouge. Selon son chronomètre, le poisson était dessous en quelques secondes. Il a eu droit à son repas, et Mathis à une salve d’applaudissements dans la cave.

Un seul incident à signaler : le quatrième jour, Jean-Rémi a nourri le poisson à la place de Mathis en oubliant la pince. « Ça ne compte pas, c’est moi qui avais une mémoire de poisson rouge », a-t-il plaidé. Yvan l’a noté dans le cahier d’expérience, en rouge.

À la fin, Claire a proposé de rebaptiser le poisson « Trois-Semaines », en attendant de tester plus longtemps. Personne ne s’y est opposé, surtout pas lui.

Non établi : un seul poisson, une seule pince, aucune valeur statistique. Notre petit test va simplement dans le même sens que les études publiées, à commencer par celle de Rory Stokes.

Le vrai problème, c’est le bocal

Un poisson rouge dans un aquarium
Carassius auratus, le poisson rouge
Heptagon (attribution indiquée sur Commons) · Source · Public domain

En préparant l’aquarium, Claire a compris que la légende n’était pas si innocente. Si un poisson oublie tout en trois secondes, à quoi bon lui offrir plus qu’un bocal rond posé sur une étagère ? C’est exactement le confort moral que décrit Culum Brown : croire à la mauvaise mémoire du poisson permet aux propriétaires de se sentir moins coupables (Live Science).

Or le bocal, c’est le contraire de ce dont un poisson rouge a besoin. Selon la RSPCA, ces récipients sont trop petits pour garder une eau stable, n’ont pas la place d’accueillir un filtre efficace et offrent trop peu de surface pour que l’oxygène se renouvelle. Leur température varie vite, ce qui stresse le poisson. L’association recommande au moins 60 litres d’eau par poisson rouge, et rappelle qu’aucun poisson ne devrait vivre sans filtre (RSPCA).

Certaines villes ont fini par trancher. En juillet 2004, Monza, en Italie, est devenue la première ville du pays à interdire de garder des poissons rouges en bocal. Un responsable municipal expliquait alors qu’un poisson dans un bocal rond a une vision déformée de la réalité et en souffre, et que ces récipients sont rarement filtrés ou oxygénés (Sunday Observer). Rome a suivi en 2005, en interdisant à la fois les bocaux sphériques et les poissons offerts comme lots dans les fêtes foraines (NBC News).

Claire a résumé le dossier à sa façon : « La légende des trois secondes n’a pas fait de mal aux humains. Elle en a fait beaucoup aux poissons. Elle a servi d’excuse à beaucoup trop de bocaux. »

Documenté : les bocaux ne conviennent pas aux poissons rouges, selon la RSPCA.

Pourquoi on y croit encore

Pourquoi une idée démentie depuis des décennies tient-elle aussi bien ? Solène a sa réponse : ce n’est pas vraiment une affirmation sur les poissons, c’est une expression qu’on utilise pour parler de nous. Elle y voit cinq ressorts.

  1. Une expression toute faite. « Avoir une mémoire de poisson rouge », on le dit à un collègue qui oublie une réunion, à un enfant qui perd ses gants. On ne la vérifie jamais, parce qu’on ne l’utilise jamais pour parler d’un vrai poisson.
  2. L’image du bocal. Un poisson qui tourne en rond dans un bocal donne l’impression de redécouvrir son décor à chaque tour. Le décor pauvre fabrique l’illusion d’une mémoire pauvre.
  3. Un chiffre précis. Comme les huit araignées avalées en dormant, « trois secondes » sonne comme un résultat de laboratoire. « Pas très longtemps » n’aurait convaincu personne.
  4. Un animal lointain. Comme le souligne Culum Brown, on côtoie peu les poissons et on interagit très peu avec eux (Live Science). Difficile de prêter des souvenirs à un animal qu’on ne regarde que de l’autre côté d’une vitre.
  5. Une croyance qui arrange. Un poisson qui oublie tout ne s’ennuie pas, ne souffre pas de sa prison de verre, et ne nous en veut pas. La légende soulage la conscience de celui qui le garde.

« Au fond, quand on dit à quelqu’un qu’il a une mémoire de poisson rouge, on ne parle pas du poisson, conclut Solène. Et c’est tant mieux pour notre amour-propre : si on parlait vraiment du poisson, ce serait presque un compliment. »

Le verdict du Bureau

Légende urbaine : FAUSSE.

Un poisson rouge ne se souvient pas de trois secondes, mais de semaines, et souvent de mois. Des chercheurs lui ont appris à respecter un horaire, à reconnaître des couleurs, à sortir d’un labyrinthe et même à piloter un véhicule, et il s’en souvient longtemps après. Le chiffre des trois secondes n’a aucune source connue, pas plus que sa variante moderne des neuf secondes d’attention. La légende a surtout servi d’alibi aux bocaux, que les spécialistes du bien-être animal jugent inadaptés.

Le soir de la clôture du dossier, Jean-Rémi a rangé la pince à linge rouge dans le placard des objets, avec une étiquette : « Pince rouge, 2026. A appris quelque chose à un poisson. Et à six enquêteurs. Ne pas jeter. » Trois-Semaines, lui, continue de nager dans sa centaine de litres, au fond de la cave. Tous les matins, il vient attendre Mathis près du bord gauche. Pour l’heure du repas, il a clairement meilleure mémoire que Jean-Rémi.

Vous avez un poisson qui vous reconnaît, ou une autre légende sur nos amis à nageoires ? Confiez une piste au Bureau.

Sources

Le mythe et ses variantes

Les études sur la mémoire des poissons

Les poissons conducteurs

Bocaux et bien-être

Auteurs et contributions

Auteurs

  • Alix Beaumont
  • Claire Vernier
  • Jean-Rémi Vasseur
  • Mathis Cordier
  • Solène Martel
  • Yvan Daurelle