Photomontage humoristique : une flamme bleue et un interrupteur au cimetière

Une petite flamme bleue qui flotte au-dessus d’une tombe ou d’un marais, recule quand on avance, avance quand on recule, puis s’éteint sans bruit. Pendant des siècles, on y a vu des âmes en peine, des enfants morts sans baptême ou des esprits farceurs qui entraînent les voyageurs dans la vase. Puis les savants s’en sont mêlés : gaz des marais, phosphore, électricité. Et en septembre 2025, une équipe de l’université Stanford a annoncé avoir peut-être trouvé l’interrupteur. À quelques jours de la Toussaint, le Bureau a envoyé deux enquêteurs passer une nuit au bord d’un marais breton réputé pour ses lumières, pendant qu’au Bureau, on dépouillait trois siècles de théories. Verdict : les feux follets ont bien existé, mais ils sont devenus très difficiles à croiser.

Qui a enquêté : deux sur le terrain, quatre au Bureau

L’idée est venue de Mathis, un soir d’octobre, en rangeant des photos de nuit : « Pour la Toussaint, on devrait aller chercher des feux follets. Au moins, eux, ils se photographient. » Restait à trouver où. Les cimetières ferment la nuit, et le Bureau ne force pas les grilles. Yvan a donc déplié une carte de Bretagne et posé le doigt sur une tache brune au cœur des monts d’Arrée : le Yeun Elez, un immense marais tourbeux où la tradition bretonne situait… la porte de l’enfer.

L’équipe de terrain

  • Mathis Cordier, audiovisuel : appareils photo, poses longues et caméra très sensible. S’il y a une lumière, il la capturera.
  • Claire Vernier, récits oraux : les histoires de la région, recueillies auprès des habitants et des guides des monts d’Arrée.

L’équipe du Bureau

  • Alix Beaumont, documents : l’histoire des explications, de Newton aux articles scientifiques de 2025.
  • Jean-Rémi Vasseur, ingénieur du Bureau : la physique et la chimie de la « flamme froide », et la préparation du matériel de mesure de l’équipe de terrain.
  • Yvan Daurelle, archives et cartes : les marais d’autrefois et ceux qui ont disparu.
  • Solène Martel, psycholinguistique : ce que notre cerveau fait d’une lumière dans le noir.

Comme pour les dossiers de Tignes et du dahu, une visio relie chaque soir le terrain à la grande table.

Claire et Mathis chargent le matériel dans la voiture
Le trépied prend plus de place que prévu

La démarche du Bureau est expliquée sur la page nos méthodes.

La légende : âmes errantes et lanternes des morts

Ce qu’on voyait

Tous les récits décrivent à peu près la même chose : une petite flamme pâle, souvent bleutée, qui flotte à quelques centimètres du sol au-dessus des marais, des forêts humides ou des tombes. Elle n’apparaît que la nuit, surtout pendant la période de l’Avent, juste après la Toussaint (Techno-Science). Et elle a une manière très désagréable de se déplacer : elle semble fuir quand on s’approche et suivre quand on s’éloigne.

Ce qu’on y croyait voir

Le feu follet dans l’imaginaire : Das Irrlicht, d’Arnold Böcklin, 1882
Le feu follet dans l’imaginaire : Das Irrlicht, d’Arnold Böcklin, 1882
Arnold Böcklin · Source · Public domain

En France, la tradition chrétienne en a fait des âmes en peine. Selon les versions, ce sont des âmes qui ont besoin de prières pour sortir du purgatoire, des enfants morts sans avoir été baptisés, ou des esprits maléfiques qui attirent les voyageurs de nuit vers les marais, les précipices ou le cœur des forêts (Techno-Science).

Chaque région a sa variante. Près de Pont-Audemer, en Normandie, ce seraient les spectres de femmes pécheresses condamnées à garder cette forme pendant sept ans. Dans les Landes, vers 1822, on a cru voir revenir plusieurs fois le fantôme d’un prêtre, l’abbé Ducasse, en surplis et en étole. Un témoignage explique qu’on avait pris pour un revenant les lumières qui s’élevaient au-dessus des marais (Techno-Science).

La porte de l’enfer

En Bretagne, les feux follets ont trouvé leur décor idéal : le Yeun Elez, un marais tourbeux d’environ 1 500 hectares au cœur des monts d’Arrée, sur la commune de Brennilis. En son centre se trouvait autrefois une tourbe mouvante appelée le Youdig, la « petite bouillie », où la tradition bretonne plaçait la porte de l’enfer (Cirkwi, Monts d’Arrée Communauté). Les feux follets du marais y sont probablement pour quelque chose (Techno-Science). Une autre légende raconte qu’un exorciste changea un revenant en chien noir, qu’on promena de presbytère en presbytère jusqu’à ce qu’un prêtre des monts d’Arrée le jette dans le Youdig, son étole autour du cou (Cirkwi).

Le Yeun Elez et le lac de Brennilis, vus depuis le mont Saint-Michel de Brasparts
Le Yeun Elez et le lac de Brennilis, vus depuis le mont Saint-Michel de Brasparts
Amanda Hinault · Source · CC BY-SA 3.0

Comment s’en protéger

La tradition avait prévu des parades (Techno-Science) :

  • faire le signe de croix ;
  • planter une aiguille dans le sol, pour obliger la flamme à passer par le chas, ce qui l’occupe un bon moment ;
  • jeter une pierre dans l’eau : les lumières qui flottaient au-dessus de l’étang s’y précipitent en ricanant.

Jean-Rémi a immédiatement demandé quel diamètre faisait un feu follet, pour savoir s’il passait vraiment par le chas d’une aiguille. Personne n’avait la réponse.

Les vraies lanternes des morts

La lanterne des morts de Fenioux, en Charente-Maritime
La lanterne des morts de Fenioux, en Charente-Maritime
Havang(nl) · Source · CC0

Les cimetières français ont pourtant connu de vraies lumières nocturnes, allumées par les vivants. Dans le centre-ouest de la France, on trouve encore une cinquantaine de « lanternes des morts », de hautes tours de pierre creuses élevées pour la plupart aux XIIe et XIIIe siècles, souvent au milieu d’un cimetière. Une lampe ou un feu brillait probablement à leur sommet. Leur fonction exacte reste mystérieuse : honorer les morts d’une flamme permanente, guider les âmes, ou tenir les mauvais esprits à distance. La plus belle se trouve à Fenioux, en Charente-Maritime (Connexion, Nick Inman).

Alix a noté la coïncidence : au Moyen Âge, une lumière dans un cimetière, c’était d’abord une lampe qu’on avait allumée exprès. Le feu follet, lui, n’avait demandé la permission à personne.

Les croyances associant les feux follets aux âmes des morts et aux esprits trompeurs, rapportées dans de nombreuses régions.

Le lien direct entre les feux follets du Yeun Elez et la légende de la porte de l’enfer, avancé comme « probable » par notre source.

Un feu, mille noms : les feux follets en France et ailleurs

Yvan a commencé une liste des noms du feu follet. Il a dû la recopier sur une deuxième feuille.

Un feu un peu fou

Les savants l’appelaient ignis fatuus, le « feu fou » ou le « feu sot » en latin (Smithsonian Magazine). Le français a gardé l’idée : « follet », c’est le petit diminutif de « fol », l’ancienne forme de « fou ». Un feu follet, c’est donc un petit feu un peu fou.

Le tour du monde des lumières

Les lumières errantes dans le monde
PaysCe qu’on y voyait
AngleterreDes esprits en forme de jeunes garçons portant une lanterne, d’où les noms Will-o’-the-wisp et Jack-o’-lantern. Ils menaient les voyageurs au bord des falaises, puis soufflaient leur lanterne.
Pays de GallesDes esprits venus chercher un proche mourant. La taille de la flamme dépendait de l’âge : une toute petite flamme annonçait la mort d’un enfant.
Pays nordiques et baltesDes flammes qui signalaient un trésor enfoui. En Finlande, la Saint-Jean était le meilleur moment pour creuser.
ItaliePrès de Bologne, une lumière célèbre surnommée Bocca d’Inferno, la « bouche de l’enfer ».
JaponLes « feux de renard » des kitsune et les hitodama, des boules de feu parfois aperçues près des cimetières.
Les feux de renard à Ōji, une estampe de Hiroshige de 1857
Les feux de renard à Ōji, une estampe de Hiroshige de 1857
Utagawa Hiroshige · Source · Public domain

Source du tableau : Techno-Science.

De la lanterne à la citrouille

Jack-o’-lantern : la lumière finit dans une citrouille
Jack-o’-lantern : la lumière finit dans une citrouille
Auteur non indiqué · Source · Public domain

Mathis a relevé un détail parfait pour la saison. Le nom anglais Jack-o’-lantern, « Jack à la lanterne », a d’abord désigné ces esprits porteurs de lumière. C’est aujourd’hui le nom des citrouilles sculptées d’Halloween. Le feu follet a donc fini sur le rebord de nos fenêtres, une bougie à l’intérieur.

La présence de légendes de lumières errantes dans toute l’Europe et jusqu’au Japon, et l’origine latine du nom savant.

Certaines croyances régionales, rapportées par une seule source.

Au Bureau : ce que dit la science, de Newton à Stanford

Alix lit les archives et les études dans le Bureau en sous-sol
Trois siècles de papiers sur la table

Pendant que Claire et Mathis roulaient vers la Bretagne, Alix a posé sur la grande table trois siècles d’articles scientifiques. Son résumé tenait en une phrase : « Tout le monde est d’accord sur le combustible. Personne n’est d’accord sur l’allumette. »

Huit étapes des recherches sur les feux follets, de 1704 à 2025
Trois siècles pour trouver l’allumette — ouvrir le graphique en grand

Le combustible : le gaz des marais

Opticks de Newton, page de titre d’une édition de 1730
Opticks de Newton, page de titre d’une édition de 1730
Isaac Newton · Source · Public domain

Dès 1704, Isaac Newton évoque dans son Optique des vapeurs qui montent des eaux putréfiées, les ignes fatui (Techno-Science). Il remarque aussi que leur lumière brille « sans chaleur » (Química Nova). En 1776, Alessandro Volta recueille les petites bulles qui remontent de la vase du lac Majeur, en Italie. Il les appelle « air inflammable natif des marais » : c’est le méthane (Museo Galileo). Le gaz des marais, produit par la décomposition de la matière organique, est composé aux deux tiers de méthane. Problème : le méthane ne s’enflamme pas tout seul au contact de l’air (CNN).

Première piste : les promeneurs eux-mêmes

Alessandro Volta, dans une gravure de Gaetano Bonatti publiée en 1837
Alessandro Volta, dans une gravure de Gaetano Bonatti publiée en 1837
Gaetano Bonatti · Source · CC0

C’est l’anecdote préférée d’Alix. En 1783, George Washington, futur premier président des États-Unis, et le penseur Thomas Paine enflamment avec des torches les bulles de gaz qui remontent d’une rivière, la Millstone, dans le New Jersey. Une cinquantaine d’années plus tard, l’Allemand Blesson fait la même chose dans des marais (Química Nova). La preuve est faite : le gaz des marais peut brûler. À condition que quelqu’un l’allume.

Deuxième piste : la phosphine

L’explication la plus répandue fait intervenir un deuxième gaz, la phosphine, dégagée par la décomposition des cadavres d’animaux. Elle aurait la propriété de s’enflammer spontanément à l’air et d’allumer le méthane (Techno-Science). C’est aussi ce qui expliquerait les lumières des cimetières. Le chimiste Mills la défend en 1980 et en 2000. Mais en 2013, les Italiens Luigi Garlaschelli et Boschetti obtiennent en laboratoire une flamme froide à base de phosphine… verdâtre, alors que les feux follets sont décrits comme bleutés (Química Nova).

2023 : et s’ils avaient disparu ?

En 2023, trois chercheurs brésiliens, Antonio Pavão, Gerson Paiva et Cristiano Bastos, publient un article au titre parlant : « L’extinction de l’ignis fatuus ». Selon eux, le feu follet est une « flamme froide » de méthane, une combustion lente et peu chaude qui émet une lueur bleutée. Mais elle aurait besoin d’une source d’allumage extérieure, comme la torche ou la lanterne d’un voyageur. Quand les gens ont cessé de se déplacer la nuit avec une flamme, et que les marais ont reculé, les feux follets se seraient éteints. Les auteurs restent prudents : il est trop tôt, écrivent-ils, pour déclarer l’extinction (Química Nova).

2025 : les micro-éclairs de Stanford

Le 29 septembre 2025, une équipe de l’université Stanford, menée par Yu Xia dans le laboratoire du chimiste Richard Zare, publie dans la revue PNAS un article intitulé « Dévoiler l’ignis fatuus : des micro-éclairs entre microbulles ». Les chercheurs ont soufflé du méthane et de l’air dans l’eau à travers une buse imprimée en 3D. Quand les bulles sont assez petites et serrées, elles portent des charges électriques opposées, et de minuscules étincelles jaillissent entre elles (Science News). Des caméras filmant à 24 000 images par seconde les ont capturées (CNN). Richard Zare s’amuse du paradoxe : d’habitude, on éteint le feu avec de l’eau. Ici, c’est l’eau qui l’allume. Et il note que Volta avait vu juste en parlant d’électricité, sauf qu’il pensait à la foudre du ciel.

Schéma de principe des micro-éclairs entre microbulles étudiés à Stanford
La piste des micro-éclairs, en laboratoire — schéma sans échelle
Xia et coll., PNAS, 2025

Ce qui coince encore

Les autres chercheurs saluent l’expérience, mais restent prudents. L’équipe de Stanford a travaillé avec de l’eau pure, alors que l’eau des marais contient des sels qui pourraient empêcher les charges de se séparer, et la lueur obtenue reste bien plus faible qu’un vrai feu follet (CNN). Luigi Garlaschelli rappelle que les étincelles ont lieu sous l’eau, alors que les feux follets flottent dans l’air, et Antonio Pavão souligne qu’un marais n’a pas grand-chose à voir avec un laboratoire (Science News).

Trois pistes pour allumer les feux follets
ThéorieCe qui colleCe qui coince
Le gaz allumé par une flamme humaineWashington et Paine l’ont fait en 1783Il faut un promeneur avec une torche, à chaque fois
La phosphineElle peut s’enflammer seuleLa flamme obtenue en laboratoire est verte, pas bleue
Les micro-éclairsDes étincelles filmées en laboratoireSous l’eau, en eau pure, et très faibles

Le rôle du méthane, les expériences de 1783, de 2013 et de 2025.

Le mécanisme qui allume les feux follets dans la nature. Aucune théorie ne fait encore l’unanimité.

Carnet de terrain : une nuit au marais

Récit de Claire et de Mathis, transmis au Bureau le soir même, puis au petit matin.

L’arrivée dans les monts d’Arrée

Le paysage a fait taire tout le monde dans la voiture. Des crêtes pelées, des landes rousses, et au fond d’une immense cuvette, le Yeun Elez : environ 1 500 hectares de marais et de tourbières, sur la commune de Brennilis. Une partie du site est protégée par la réserve naturelle nationale du Venec, qui abrite une faune et une flore fragiles (Cirkwi, Monts d’Arrée Communauté). Pas question donc de piétiner la tourbière en pleine nuit : Claire et Mathis sont restés sur les chemins et les routes qui bordent le marais.

Selfie de Mathis et Claire au-dessus du marais
Du vent, de la tourbe et deux enquêteurs

Les histoires du village

Claire prend des notes dans un café de village
Les histoires commencent au comptoir

L’après-midi, Claire a fait ce qu’elle fait le mieux : écouter. Au comptoir d’un café, une habitante lui a raconté que ses grands-parents ne traversaient jamais le marais la nuit, « à cause de ce qu’il y avait dedans ». Un randonneur du coin lui a résumé la légende du Youdig, la porte de l’enfer, et celle du chien noir jeté dans la tourbe avec une étole autour du cou. Quand Claire a posé la question des lumières, on lui a répondu avec un sourire : « Les feux follets ? C’est ce qu’on racontait aux enfants pour qu’ils restent loin du marais. »

Claire a noté cette phrase en majuscules. Elle résume peut-être la meilleure fonction de la légende : protéger les enfants d’un endroit où l’on peut vraiment s’enliser.

La nuit

À la tombée du jour, Mathis a installé deux appareils sur trépied, réglés en pose longue, face au marais. Jean-Rémi, depuis le Bureau, lui avait préparé une feuille de réglages et un thermomètre, « pour noter les conditions, au cas où ». Toutes les demi-heures, Mathis relevait la température, l’humidité et le vent.

Vers 23 heures, une lumière est apparue au loin, blanche, hésitante, à ras de terre. Claire a retenu son souffle. Mathis a zoomé. C’était la lampe frontale d’un randonneur qui rentrait tard. Il les a salués en passant, un peu surpris de trouver deux personnes immobiles devant un marais en pleine nuit.

Vers 2 heures, les poses longues n’avaient enregistré que des étoiles, la lueur lointaine d’une ferme et la brume qui montait doucement de la tourbière. Aucune flamme bleue. Mathis a quand même trouvé ça magnifique.

Mathis règle son appareil au bord du marais pendant la nuit
Des étoiles, de la brume et beaucoup d’attente

Le lendemain, au cimetière

Claire et Mathis dans une allée fleurie du cimetière
Le lendemain, entre les chrysanthèmes

Les cimetières ferment la nuit, et le Bureau respecte les grilles. C’est donc de jour que Claire et Mathis ont visité le cimetière d’un village voisin, déjà fleuri pour la Toussaint. Pas de feu follet, mais des chrysanthèmes partout, et une vieille dame qui nettoyait une tombe. Elle a ri en entendant le sujet de l’enquête : « Des lumières, ici ? Il n’y a que les bougies qu’on pose le 1er novembre. »

Ce carnet raconte l’expérience de nos enquêteurs. Les informations qu’il contient sont sourcées, mais les impressions et les témoignages, rapportés sans nom, restent les leurs.

Au Bureau : Jean-Rémi et l’énigme de la flamme froide

Jean-Rémi examine des documents scientifiques au Bureau
Lire les mesures des autres, sans allumer le Bureau

Dès le début, Jean-Rémi a posé une règle sur la grande table : « On ne reproduit rien ici. » Le méthane est inflammable, et la phosphine est un gaz très toxique. Ces expériences se font dans des laboratoires équipés, pas dans un bureau entre deux tasses de café. Il a donc fait ce qu’il fait le mieux : lire les mesures des autres, et les comprendre.

Une flamme qui ne brûle presque pas

Ce qui l’a passionné, c’est la « flamme froide ». Il ne s’agit pas d’une flamme sans chaleur, mais d’une combustion lente qui reste bien moins chaude qu’une flamme ordinaire. Pour le méthane, la flamme froide se produit en dessous d’environ 475 °C, alors que la flamme « chaude » apparaît vers 580 °C. Sa lueur bleutée vient d’une molécule formée pendant la réaction, le formaldéhyde, qui émet surtout dans le violet et le bleu (Química Nova).

Humphry Davy, peint par Thomas Lawrence
Humphry Davy, peint par Thomas Lawrence
Thomas Lawrence · Source · Public domain

Ce phénomène n’a rien de nouveau. Le chimiste anglais Humphry Davy observe des flammes froides dès 1817. Leur spectre lumineux est mesuré en 1926, puis relié au formaldéhyde en 1936 (Química Nova). « Tout colle avec les témoignages, a résumé Jean-Rémi. Une lueur bleue, pâle, qui ne brûle pas l’herbe. Il ne manque qu’une chose : le démarrage. »

Le problème du démarrage

Pour lancer la réaction, il faut franchir une première étape très gourmande en énergie, qui correspond à des températures de plus de 250 °C (Química Nova). Un soir d’automne au bord d’un marais, on en est très loin. Jean-Rémi a donc classé les candidats à l’allumage :

Les candidats à l’allumage
Allumeur possibleAvis de Jean-Rémi
La torche d’un voyageurEfficace, prouvé en 1783, mais il faut un voyageur à chaque fois
La phosphinePossible, mais la couleur obtenue en laboratoire ne colle pas
Les micro-éclairs entre bullesLa piste la plus élégante, mais encore loin du vrai marais
Un catalyseur naturel, comme des poussières ou des micro-organismesEnvisagé par les chercheurs brésiliens, jamais démontré

Les relevés de la nuit

Jean-Rémi a aussi épluché les relevés envoyés par Mathis : température autour de 6 °C, humidité très élevée, vent faible. « Des conditions honnêtes pour un feu follet. Mais je n’ai rien pour comparer, puisque personne n’en a mesuré un vrai. » C’est sans doute la plus grande difficulté du sujet : on a beaucoup de récits, des expériences en laboratoire, mais pas de mesure d’un feu follet observé dans la nature.

Moins de marais, moins de feux follets

Une ancienne fosse à tourbe dans la réserve du Venec, à Brennilis
Une ancienne fosse à tourbe dans la réserve du Venec, à Brennilis
Thesupermat · Source · CC BY-SA 3.0

Yvan, lui, a regardé les cartes. Les marais reculent partout. Selon les chercheurs brésiliens cités par le Smithsonian Magazine, environ 1 450 km² de marais salés ont disparu dans le monde entre 2000 et 2019, et les tourbières reculent dans toute l’Europe (Smithsonian Magazine). Ajoutez l’éclairage électrique, et vous obtenez une explication simple au silence actuel des feux follets : il y a moins de marais, moins de promeneurs avec une flamme, et beaucoup plus de lumière autour pour les voir.

La flamme froide du méthane et sa couleur bleutée, la difficulté à l’allumer et le recul des zones humides.

Les relevés de notre équipe, qui ne prouvent rien, faute de feu follet à mesurer.

Pourquoi on les voit : l’analyse de Solène

Solène montre un point lumineux sur un écran
Un point, et tout le cerveau se met au travail

Solène a écouté le récit de la lampe frontale de 23 heures avec un grand sourire. « Vous venez de vivre la moitié de la légende. Pendant quelques secondes, vous avez vu un feu follet. » Pour elle, la question n’est pas seulement de savoir ce qui brûle dans les marais, mais aussi ce que notre cerveau fait d’un point lumineux dans le noir.

Une lumière immobile qui bouge

Il existe une illusion bien connue des psychologues et des pilotes de nuit : l’effet autocinétique. Dans l’obscurité totale, un petit point lumineux parfaitement immobile semble se déplacer, parce que l’œil n’a plus aucun repère pour le situer. Le naturaliste Alexander von Humboldt l’a décrit dès 1799 en observant une étoile, persuadé qu’elle bougeait vraiment. On lui attribue aujourd’hui de nombreuses observations d’OVNI (Wikipédia (en), « Autokinetic effect »).

Pour Solène, c’est la clé du comportement « farceur » du feu follet. Une lumière isolée au-dessus d’un marais, sans arbre ni maison à côté pour comparer, semble danser toute seule. Et comme on ne peut pas évaluer sa distance, on a l’impression qu’elle recule quand on avance.

On voit ce qu’on nous a annoncé

L’effet autocinétique a une particularité troublante : il est très sensible à la suggestion. Si quelqu’un affirme que la lumière se déplace beaucoup, les autres la voient se déplacer davantage. Le psychologue Muzafer Sherif s’en est servi en 1935 pour étudier l’influence du groupe sur la perception (Wikipédia (en), « Autokinetic effect »). Une nuit de Toussaint, près d’un cimetière ou d’un marais dont on vous a raconté qu’il cachait la porte de l’enfer : tout est réuni pour voir bouger une lumière.

Les fausses pistes lumineuses

Une ancienne lanterne à pétrole : une lumière bien réelle
Une ancienne lanterne à pétrole : une lumière bien réelle
Undeka 11 · Source · CC BY-SA 4.0

Avant l’électricité, la nuit était vraiment noire, et la moindre lumière devenait un événement. Une lanterne de voyageur au loin, le reflet de la lune sur l’eau, la fenêtre d’une ferme à travers la brume : autant de candidats au titre de feu follet. Les chercheurs brésiliens vont même plus loin : selon eux, ce sont peut-être les lanternes des voyageurs qui allumaient le gaz des marais (Smithsonian Magazine).

Une légende utile

Reste la phrase notée par Claire au comptoir du café : « C’est ce qu’on racontait aux enfants pour qu’ils restent loin du marais. » Pour Solène, c’est peut-être la fonction la plus ancienne de la légende. Un marais tourbeux peut être dangereux la nuit. Une lumière qui attire les imprudents vers la vase, c’est une façon très efficace de dire aux enfants de ne pas y aller.

Les récits et les mécanismes de perception
Ce qu’on raconteCe que Solène y voit
La lumière danse toute seuleL’effet autocinétique, faute de repère
Elle recule quand on avanceUne distance impossible à évaluer dans le noir
On la voit surtout à la Toussaint, près des tombesLa suggestion : on voit ce qu’on s’attend à voir
Elle attire les voyageurs vers le maraisUn avertissement déguisé en histoire

Solène a conclu : « Le feu follet, c’est peut-être un peu de gaz, beaucoup de nuit et une bonne dose d’imagination. Les trois étaient plus faciles à réunir autrefois. »

L’effet autocinétique et sa sensibilité à la suggestion.

Le lien direct entre cette illusion et les récits de feux follets. C’est l’hypothèse de Solène, pas une conclusion des chercheurs.

Le verdict du Bureau

Le dossier a été refermé la veille de la Toussaint, autour de la grande table. Mathis a projeté ses plus belles poses longues du Yeun Elez. Personne n’a regretté le voyage, même sans feu follet.

Les six membres du Bureau regardent la projection du marais
La séance de projection, vue du fond de la salle
Le verdict du Bureau
Ce qu’on raconteVerdictCe qu’on sait
Les feux follets sont les âmes des mortsFauxAucune preuve, et des explications naturelles avancées depuis Newton
Ce sont de vraies lumières au-dessus des maraisProbablement vraiLe méthane peut produire une flamme froide bleutée, mais personne n’en a mesuré une dans la nature
Le gaz des cadavres les allume dans les cimetièresÀ recouperLa piste de la phosphine existe, mais la couleur obtenue en laboratoire ne correspond pas
La science a enfin trouvé l’explication en 2025Pas encoreDes micro-éclairs filmés en laboratoire, sous l’eau et en eau pure
Ils ont presque disparuProbablement vraiMoins de marais, plus de lumière électrique, plus de lanternes à flamme
Ils fuient quand on s’approcheExplicableProbablement une illusion d’optique, l’effet autocinétique

Légende urbaine : À MOITIÉ VRAIE. Les feux follets ne sont pas les âmes des morts, et ils ne sortent pas spécialement des tombes. Mais les lumières elles-mêmes ont très probablement existé : le gaz des marais peut brûler d’une flamme froide et bleutée, exactement comme le décrivent les témoins. Ce qu’on ignore encore, après trois siècles de recherches, c’est qui gratte l’allumette : une torche, un gaz toxique ou de minuscules éclairs entre des bulles. Et en attendant la réponse, les feux follets se font de plus en plus rares.

Un pixel bleu

Un doigt désigne un minuscule point bleu sur une photographie affichée à l’écran
Un pixel suffit à relancer la discussion

En triant les fichiers, Mathis a remarqué un détail sur la toute dernière pose longue de la nuit, prise vers 4 heures : un minuscule point bleu, à ras de la brume, au-dessus du marais. Un seul pixel, ou presque. « C’est un pixel chaud du capteur, a-t-il tranché. Ça arrive sur les poses longues. » Jean-Rémi a vérifié : sur les autres photos de la nuit, le même pixel est parfaitement noir. Mathis a haussé les épaules et a quand même mis l’image en fond d’écran.

Le point bleu de 4 heures. Le Bureau penche pour un défaut du capteur.

Au placard

Une aiguille à coudre conservée dans le placard du Bureau
L’aiguille du Yeun Elez rejoint le placard

Le souvenir du voyage a rejoint le placard des objets, avec son étiquette :

Aiguille à coudre, retour du Yeun Elez. Plantée par Claire au bord du marais « au cas où », puis ramassée au petit matin. Aucun feu follet n’a essayé de passer par le chas. Ne pas jeter.

Vous avez déjà vu une lumière inexpliquée au-dessus d’un marais, d’un étang ou d’un cimetière ? Confiez une piste au Bureau.

Sources

Les feux follets dans les légendes

Ce que dit la science

La perception

Cités par nos sources

  • Yu Xia, Richard Zare et coll., « Unveiling ignis fatuus: Microlightning between microbubbles », PNAS, 29 septembre 2025.
  • Luigi Garlaschelli et Boschetti, expériences sur la flamme froide de phosphine, 2013.
  • Isaac Newton, Opticks, 1704.

Auteurs et contributions

Auteurs

  • Alix Beaumont
  • Claire Vernier
  • Jean-Rémi Vasseur
  • Mathis Cordier
  • Solène Martel
  • Yvan Daurelle