Un enquêteur soulève une carte de Terre plate et découvre un globe lumineux
La Terre photographiée par l’équipage d’Apollo 17 en 1972
La Terre photographiée par l’équipage d’Apollo 17 en 1972
NASA/Apollo 17 crew; taken by either Harrison Schmitt or Ron Evans · Source · Public domain

La Terre est ronde. On le sait depuis plus de 2 300 ans, on l’a mesurée, photographiée, survolée et contournée des milliers de fois. Et pourtant, des milliers de personnes jurent encore qu’elle est plate comme une crêpe, bordée d’un mur de glace et coiffée d’un dôme. Comment une idée que presque personne n’a sérieusement défendue pendant deux millénaires a-t-elle pu renaître au XIXe siècle, puis exploser sur YouTube ?

Au Bureau, le dossier traînait depuis longtemps dans la catégorie « Cosmique ». Cet automne, les six enquêteurs l’ont rouvert : textes antiques, cartes impossibles, vidéos décortiquées image par image, expériences refaites sur le terrain… et une fusée à vapeur qui a très mal fini. Voici tout ce qu’on a trouvé.

Qui a enquêté sur ce dossier

Le dossier a démarré comme souvent au Bureau : un matin, autour de la grande table. Yvan y avait déjà étalé une drôle de carte du monde vue depuis le pôle Nord, l’Antarctique étiré tout autour comme une couronne de glace. « C’est la carte que tous les platistes utilisent », a-t-il lâché. Alix lui a demandé de faire un peu de place, puis a posé dessus une photocopie de manuscrit médiéval. Le dossier était ouvert.

  • Alix Beaumont (cryptographie documentaire et codex anciens) a replongé dans les textes antiques et médiévaux pour vérifier une phrase qu’on a tous entendue à l’école : « au Moyen Âge, on croyait que la Terre était plate ».
  • Yvan Daurelle (archives et anomalies cartographiques) s’est occupé des cartes : mappemondes médiévales, carte de Gleason, logo de l’ONU et fameux « mur de glace ».
  • Mathis Cordier (audiovisuel et preuves floues) a visionné des dizaines d’heures de vidéos, des démontages d’Astronogeek et de Defakator aux expériences filmées par les platistes eux-mêmes.
  • Jean-Rémi Vasseur (terrain) a reproduit les expériences que chacun peut refaire chez soi ou au bord de l’eau.
  • Claire Vernier (récits oraux) a reconstitué le parcours des figures du mouvement, dont celui de « Mad » Mike Hughes, l’homme à la fusée.
  • Solène Martel (psycholinguistique) a analysé le vocabulaire et les ressorts psychologiques du platisme : pourquoi on y entre, et pourquoi on en sort si rarement.

Fidèles à nos méthodes, on a sourcé chaque affirmation : tout est listé en fin d’article.

Avant la science : quand le monde était un disque

Pendant des millénaires, croire que la Terre était plate n’avait rien d’absurde. Comme le rappelle l’IGN, tout y poussait : l’horizon marin paraît parfaitement plat, et sans les reliefs on n’aurait jamais l’impression de monter ou de descendre. Alix l’a résumé en une phrase griffonnée en marge de ses notes : « Ces gens n’étaient pas bêtes. Ils décrivaient ce qu’ils voyaient. »

Voici ce qu’Alix et Yvan ont retrouvé, civilisation par civilisation, en s’appuyant sur la synthèse de Wikipédia (en) et ses sources savantes :

Relevé schématique de la carte babylonienne du monde
Relevé schématique de la carte babylonienne du monde
EvgenyGenkin · Source · Public domain
  • Mésopotamie et Égypte. Le monde y est souvent représenté comme un disque de terre flottant sur un océan. En Égypte, les Textes des pyramides décrivent Noun, l’océan primordial, qui encercle les terres sèches. Certains textes cunéiformes, comme la tablette KAR 307, superposent même trois « terres » : celle des hommes, celle des eaux souterraines d’Enki, et le monde des morts.
  • Le monde hébraïque. La Terre y est imaginée comme un disque posé sur les eaux, surmonté d’un firmament, une voûte solide dans laquelle sont fixés le Soleil, la Lune et les étoiles. Ce « dôme » est aujourd’hui l’un des arguments préférés des platistes religieux.
  • La Grèce archaïque. Chez Homère (VIIIe siècle av. J.-C.), le bouclier d’Achille montre une Terre circulaire entourée par Okeanos, un fleuve-océan. Thalès de Milet imaginait une Terre flottant sur l’eau comme une bûche, Anaximandre un cylindre court au sommet plat, en équilibre parce qu’il est à égale distance de tout, et Anaximène une Terre plate portée par l’air.
  • Les peuples nordiques. Leur monde est un disque cerné par un océan infranchissable, où se love le serpent géant Jörmungandr, avec au centre l’arbre-monde Yggdrasil.
  • L’Inde. Les Puranas décrivent un disque à fond plat, avec au centre le mont Meru et autour sept continents et sept océans en anneaux. Pourtant, dès le Ve siècle, les traités d’astronomie d’Aryabhata supposent déjà une Terre sphérique.
La mappemonde Kunyu Wanguo Quantu associée à Matteo Ricci
La mappemonde Kunyu Wanguo Quantu associée à Matteo Ricci
Matteo Ricci · Source · Public domain
  • La Chine. C’est le cas le plus étonnant : une Terre plate et carrée sous un ciel rond, une conception quasiment intacte jusqu’au XVIIe siècle. En 1595, le jésuite Matteo Ricci note encore que ses interlocuteurs chinois ne conçoivent pas les antipodes. Il faudra sa carte du monde de 1602 pour que l’idée de globe s’installe.

Yvan, qui a passé une soirée à comparer ces représentations, en a tiré une conclusion simple : « Une Terre plate, c’est la carte la plus naturelle qui soit. La sphère, elle, il a fallu la démontrer. » Et c’est exactement ce que les Grecs ont fait.

Quand le monde repose sur des êtres mythiques

Le monde porté par des éléphants sur une tortue — gravure de Popular Science Monthly, vol. 10 (1876–1877)
Le monde porté par des éléphants sur une tortue — gravure de Popular Science Monthly, vol. 10 (1876–1877)
Graveur non identifié · Source · Domaine public (notice Commons)

Des éléphants sur une tortue. Cette gravure, publiée sous le titre The Hindoo Earth dans Popular Science Monthly, volume 10 (1876–1877), montre des éléphants portant le monde sur le dos d’une tortue. Le Smithsonian décrit ce motif parmi les représentations mythologiques associées à l’Inde. L’image reproduite ici est une interprétation occidentale du XIXe siècle : elle ne constitue pas un document indien antique et ne résume pas la diversité des cosmologies hindoues.

Le motif de la tortue existe aussi dans d’autres traditions. Le Smithsonian rapporte notamment un récit iroquois dans lequel la terre se forme sur le dos d’une grande tortue après la chute de la Femme du ciel. Ce récit est distinct de celui des éléphants porteurs du monde.

Nout, Geb et Chou — détail du papyrus Greenfield, vers 950–930 av. J.-C.
Nout, Geb et Chou — détail du papyrus Greenfield, vers 950–930 av. J.-C.
Artiste égyptien non identifié ; reproduction du British Museum · Source · Domaine public (notice Commons)

En Égypte, un ciel soutenu au-dessus de la Terre. Le papyrus Greenfield représente Geb, dieu de la Terre, étendu sous Nout, déesse du ciel. Chou, dieu de l’atmosphère, soutient Nout avec l’aide de deux divinités à tête de bélier. Le British Museum date ce document d’environ 950–930 av. J.-C. Ici, c’est le ciel qui est porté au-dessus de la Terre : le papyrus montre une autre manière mythologique de représenter l’organisation du monde.

Les Grecs arrondissent le monde

La sphéricité de la Terre n’est pas une découverte de Christophe Colomb : elle est démontrée en Grèce plus de 1 800 ans avant lui. Pythagore l’imagine dès le VIe siècle av. J.-C., Parménide la défend au siècle suivant, et vers 330 av. J.-C. Aristote apporte des preuves d’observation solides (Wikipédia).

Parménide et le bord du monde introuvable

L’IGN raconte un raisonnement magnifique attribué à Parménide, installé à Élée, en Italie. En naviguant vers le sud, il remarque que les sommets de Sicile apparaissent sur l’horizon avant les plages : la Terre est donc courbée du nord au sud. Il observe ensuite qu’au coucher du soleil, le sommet du futur Vésuve reste éclairé quelques minutes après la plaine. Sur une Terre plate, cette ombre ne pourrait venir que du bord du monde. Son calcul place ce bord à environ 75 km à l’ouest, ce qui ferait tomber la Corse et la Gaule dans le vide. Résultat absurde, donc hypothèse fausse : la Terre est courbée dans les deux sens, autrement dit sphérique.

Aristote et l’ombre sur la Lune

Buste d’Aristote conservé au palais Altemps
Buste d’Aristote conservé au palais Altemps
After Lysippos · Source · Public domain

Aristote ajoute deux observations que chacun peut vérifier. Pendant une éclipse de Lune, l’ombre de la Terre projetée sur la Lune est toujours ronde, quel que soit l’angle : seule une sphère fait ça. Et quand on voyage vers le sud, de nouvelles étoiles apparaissent à l’horizon, ce qui est impossible sur un plan. Il rapporte aussi une première estimation de la circonférence, 400 000 stades, très surestimée.

L’ombre terrestre sur la Lune pendant l’éclipse partielle du 7 août 2017, observée depuis le Koweït
L’ombre terrestre sur la Lune pendant l’éclipse partielle du 7 août 2017, observée depuis le Koweït
Irvin calicut ; version recadrée et tournée sur Wikimedia Commons · Source · CC BY-SA 4.0

Ératosthène mesure la planète avec un bâton

Mesurer le monde à partir d’une ombre
Illustration IA — Croquis imaginé par IA autour de la méthode d’Ératosthène ; illustration évocatrice, pas un relevé historique

Vers 240 av. J.-C., Ératosthène, directeur de la bibliothèque d’Alexandrie, réalise la première mesure de la Terre dont on connaît la méthode, rapportée par l’astronome Cléomède :

  1. À Syène (Assouan), le jour du solstice d’été à midi, le Soleil éclaire le fond d’un puits : il est exactement à la verticale.
  2. Au même moment, à Alexandrie, plus au nord, un gnomon (un simple bâton vertical) projette une ombre. L’angle entre les rayons et la verticale vaut 1/50 de cercle, soit 7,2°.
  3. Les rayons du Soleil, très lointain, arrivent parallèles. Cet écart de 7,2° ne peut donc venir que de la courbure de la Terre : il correspond à l’angle au centre entre les deux villes.
  4. Les deux villes sont séparées d’environ 5 000 stades. Si 1/50 du tour vaut 5 000 stades, le tour complet vaut 250 000 stades.
Une simulation moderne de la méthode d’Ératosthène : les rayons du Soleil à Alexandrie et à Syène
Une simulation moderne de la méthode d’Ératosthène : les rayons du Soleil à Alexandrie et à Syène
Lookang, d’après Todd K. Timberlake ; Easy Java Simulations : Francisco Esquembre · Source · CC BY-SA 3.0

Le Soleil étant très loin, ses rayons arrivent parallèles : l’angle de l’ombre du bâton à Alexandrie est le même que l’angle au centre de la Terre entre les deux villes.

Avec le stade égyptien de 157,5 m, on obtient environ 39 375 km, pour une valeur réelle d’environ 40 008 km le long d’un méridien. L’IGN note que plusieurs approximations se sont heureusement compensées, mais la méthode, elle, est imparable. Jean-Rémi a d’ailleurs voulu la tester : il suffit de deux bâtons, de deux villes éloignées sur un même axe nord-sud et d’un coup de téléphone le même jour à midi. C’est exactement ce que propose aux écoles le projet Eratos de La Main à la pâte.

Après lui, Posidonius confirme l’ordre de grandeur, et Ptolémée (IIe siècle) dessine ses cartes à partir d’un globe avec le système de latitudes et longitudes. Au Ier siècle, Pline l’Ancien peut déjà écrire que tout le monde s’accorde sur la forme sphérique de la Terre.

Ptolémée représenté dans une gravure de 1886 — un portrait imaginé bien après l’Antiquité
Ptolémée représenté dans une gravure de 1886 — un portrait imaginé bien après l’Antiquité
Library of Congress, collection PPOC · Source · Public domain

Le Moyen Âge croyait-il à la Terre plate ? La légende dans la légende

Non. Et c’est sans doute la découverte la plus savoureuse du dossier : l’idée qu’« au Moyen Âge, on pensait la Terre plate » est elle-même une légende urbaine, fabriquée entre le XVIIe et le XIXe siècle. Alix a passé deux semaines sur ce chapitre, et elle a tenu à ce qu’on l’écrive en gras.

Ce que savaient vraiment les savants médiévaux

Sphère armillaire illustrant La sphère de Sacrobosco, édition de 1632 — une édition postérieure de l’ouvrage médiéval
Sphère armillaire illustrant La sphère de Sacrobosco, édition de 1632 — une édition postérieure de l’ouvrage médiéval
Sacrobosco · Reproduction BnF / Gallica · Source · Domaine public

Les historiens David C. Lindberg et Ronald Numbers rappellent que pratiquement aucun érudit chrétien médiéval n’ignorait la sphéricité de la Terre, et que la plupart en connaissaient même une valeur approchée de la circonférence (Wikipédia). Les preuves s’accumulent :

  • Au VIIIe siècle, Bède le Vénérable affirme que la Terre est ronde, comme Jean Scot Érigène au IXe (Wikipédia).
  • Au XIe siècle, le moine Hermann de Reichenau propose une méthode pour refaire la mesure d’Ératosthène avec un astrolabe (Wikipédia (en)).
  • Au XIIIe siècle, le grand manuel universitaire d’astronomie, le De sphaera mundi de Jean de Sacrobosco, démontre la rondeur de la Terre, et Thomas d’Aquin s’en sert comme exemple de fait démontré par deux sciences différentes.
  • Les rois et empereurs tiennent en main un orbe surmonté d’une croix, le globus cruciger, qui représente le monde dans sa rotondité.
  • Dans la Divine Comédie, Dante décrit une Terre sphérique où tout est attiré vers le centre.
  • En 1410, l’Imago Mundi du cardinal Pierre d’Ailly, que Colomb lira et annotera, s’appuie sur Ptolémée (IGN).

Il y a bien eu quelques exceptions. Lactance, au début du IVe siècle, se moquait de ceux qui croyaient aux antipodes. Au VIe siècle, le moine Cosmas Indicopleustès décrivait dans sa Topographie chrétienne une Terre rectangulaire, longue de 400 jours de marche, fermée par quatre murs qui soutiennent le ciel. Mais son livre a eu très peu d’écho, et le patriarche Photius de Constantinople jugera ses thèses absurdes.

Colomb n’a jamais prouvé que la Terre était ronde

Quand Colomb présente son projet vers 1490, personne ne discute la forme de la Terre. Le débat porte sur sa taille. Colomb sous-estimait la distance vers l’Asie à environ 5 000 km, alors qu’elle est près de quatre fois plus grande. Les savants espagnols avaient raison de le trouver trop optimiste, et ses équipages ont failli se mutiner faute de vivres et d’eau, pas par peur de tomber du bord du monde (Wikipédia). Quant à Galilée, son procès portait sur l’héliocentrisme, pas sur la forme de la Terre (IGN).

Portrait d’homme traditionnellement identifié à Christophe Colomb
Portrait d’homme traditionnellement identifié à Christophe Colomb
Sebastiano del Piombo · Source · Public domain
Galilée peint par Justus Sustermans entre 1636 et 1640
Galilée peint par Justus Sustermans entre 1636 et 1640
Justus Sustermans · Source · Public domain

Comment on a inventé le « Moyen Âge platiste »

Alix a reconstitué la chaîne de transmission de cette fausse idée, avec ses principaux auteurs :

Les étapes de fabrication du mythe médiéval
DateQuiCe qu’il a fait
XVIIe sièclePolémistes protestantsAccusent l’Église catholique d’avoir enseigné une Terre plate (selon l’historien James Hannam)
vers 1650Cyrano de BergeracPrête faussement à saint Augustin l’idée d’une Terre « plate comme un four »
XVIIIe siècleVoltaireFait de Lactance le porte-parole de toute l’Église médiévale
1784Thomas JeffersonAffirme à tort que Galilée fut condamné pour avoir dit la Terre ronde
1828Washington IrvingBiographie romancée de Colomb : invente des clercs qui lui opposent la Bible sur la rondeur de la Terre
1834Jean-Antoine LetronneArticle dans la Revue des Deux Mondes opposant un Moyen Âge obscurantiste aux Lumières
1837William WhewellÉrige Lactance et Cosmas en preuves d’une croyance générale
1874John William DraperHistory of the Conflict between Religion and Science
1876 et 1896Andrew Dickson WhiteExagère le nombre de platistes médiévaux pour illustrer une « guerre » entre science et théologie
1888Camille FlammarionPublie la célèbre gravure du voyageur qui passe la tête à travers la voûte céleste
Washington Irving dans une gravure publiée en 1832
Washington Irving dans une gravure publiée en 1832
Hatch & Smillie, d’après C. R. Leslie · Source · Public domain
Gravure publiée dans L’Atmosphère de Camille Flammarion en 1888
Gravure publiée dans L’Atmosphère de Camille Flammarion en 1888
Anonymous Unknown author · Source · Public domain

En 1991, l’historien Jeffrey Burton Russell démonte cette construction dans Inventing the Flat Earth. Mais le mal est fait : un manuel scolaire américain de 1919 raconte encore que Colomb dut combattre la croyance en une Terre plate, et la pop culture adore le cliché, d’Astérix et les Indiens (1994), où les Romains voient le monde plat comme une pizza, à Kaamelott, où le roi Arthur est convaincu que la Terre est plate (Wikipédia).

Alix a refermé le classeur avec un sourire : « Le Moyen Âge n’a pas inventé la Terre plate. C’est le XIXe siècle qui a inventé un Moyen Âge qui y croyait. » Pour aller plus loin, France Culture a consacré un épisode entier à ce mythe : Terre plate, le mythe du Moyen Âge arriéré.

Naissance du platisme moderne : un Anglais dans un canal

Le platisme tel qu’on le connaît aujourd’hui n’a rien d’antique : il naît en Angleterre en 1838, quand un certain Samuel Rowbotham entre dans un canal avec une longue-vue (Wikipédia (en)).

1838 : l’expérience du Bedford Level

L’Old Bedford River, dans les marais du Cambridgeshire, est un canal rectiligne et presque immobile sur près de 10 km. Rowbotham s’y installe à l’été 1838, l’œil à 20 cm de l’eau, et regarde s’éloigner une barque portant un drapeau à 90 cm de hauteur. Le drapeau reste visible jusqu’au pont de Welney, alors que sur une Terre ronde il aurait dû passer environ 3,4 m sous sa ligne de visée (Wikipédia (en)). Sa conclusion : l’eau est plate, donc la Terre aussi.

L’Old Bedford River à Welney en 2011, en direction de l’écluse — photographie du lieu, et non de l’expérience de 1838
L’Old Bedford River à Welney en 2011, en direction de l’écluse — photographie du lieu, et non de l’expérience de 1838
Christopher Hilton · Source · CC BY-SA 2.0

Il publie ses observations en 1849 sous le pseudonyme de « Parallax », dans une brochure intitulée Zetetic Astronomy, puis dans le livre Earth Not a Globe en 1865. Le mot « zététique » vient du grec et signifie « qui cherche » : ironie de l’histoire, il désigne aujourd’hui en France la démarche sceptique des chasseurs d’idées fausses. Son modèle pose les bases de tout le platisme moderne : un disque centré sur le pôle Nord, bordé par un mur de glace, l’Antarctique, avec un Soleil et une Lune qui tournent à environ 4 800 km au-dessus de nos têtes.

1870 : le pari d’Alfred Russel Wallace

Portrait d’Alfred Russel Wallace vers 1895
Portrait d’Alfred Russel Wallace vers 1895
London Stereoscopic and Photographic Company (active 1855-1922) · Source · Public domain

En 1870, un disciple de Rowbotham, John Hampden, lance un défi public : il parie qu’on peut prouver la platitude de la Terre en refaisant l’expérience. Le naturaliste Alfred Russel Wallace, qui avait une formation de géomètre, relève le pari. Il corrige les deux défauts de Rowbotham : il place sa ligne de visée à 4 m au-dessus de l’eau pour limiter les effets de l’atmosphère, et ajoute un repère au milieu du canal. Le repère central apparaît plus haut que les deux autres : la « bosse » de la courbure terrestre est visible. L’arbitre, John Henry Walsh, rédacteur en chef du magazine The Field, donne raison à Wallace.

La suite est un feuilleton. Hampden refuse le verdict, accuse Wallace de tricherie et le harcèle pendant des années. Il finit en prison pour l’avoir menacé de mort et pour diffamation. Ultime ironie : un tribunal jugera le pari invalide et obligera Wallace à rendre l’argent (Wikipédia (en)). En 1901, le géographe Henry Yule Oldham refait la mesure avec trois perches de même hauteur : celle du milieu apparaît environ 1,8 m plus haut que les deux autres.

La visée de l’expérience du Bedford Level de Wallace
La visée de l’expérience du Bedford Level de Wallace
Chris55 · Source · Public domain

Alors, Rowbotham a-t-il menti ? Pas forcément. Jean-Rémi, qui a épluché le dossier technique, a trouvé l’explication : la réfraction atmosphérique. L’air étant de moins en moins dense en altitude, la lumière qui voyage presque à l’horizontale se courbe vers le bas. Tout près d’une eau calme, surtout lors d’une inversion de température par une chaude journée, cette courbure peut compenser exactement celle de la Terre, qui paraît alors plate. C’est pour ça que Wallace avait relevé sa visée.

Les héritiers : sociétés, cartes et prophètes

La New Standard Map of the World d’Alexander Gleason, publiée en 1892
La New Standard Map of the World d’Alexander Gleason, publiée en 1892
Norman B. Leventhal Map Center, Boston Public Library · Source · CC BY 2.0
  • Lady Elizabeth Blount fonde en 1893 la Universal Zetetic Society, qui défend une Terre plate « en confirmation des Saintes Écritures ». En 1904, elle fait photographier au téléobjectif un drap blanc placé à 10 km sur le même canal, et diffuse largement le cliché.
  • William Carpenter, un imprimeur anglais émigré à Baltimore, publie en 1885 One Hundred Proofs the Earth is Not a Globe, ancêtre direct des listes de « preuves » qui circulent aujourd’hui sur YouTube.
  • Alexander Gleason, ingénieur de Buffalo, publie en 1892 sa New Standard Map of the World, qu’il présente comme la Terre « telle qu’elle est » (Leventhal Map Center). Yvan a été formel : c’est simplement une projection azimutale équidistante, centrée sur le pôle Nord, la même que celle du logo de l’ONU. Toute carte plane déforme le globe, et celle-ci étire monstrueusement l’hémisphère Sud. La bibliothèque de Boston qui la conserve raconte qu’elle est devenue l’une des pièces les plus consultées de ses collections en ligne.
  • Wilbur Glenn Voliva, chef d’une secte de Zion, dans l’Illinois, prêche la Terre plate de 1915 à 1942. Il interdit l’enseignement du globe dans les écoles de sa ville, promet 5 000 dollars à qui prouverait le contraire selon ses propres conditions, et affirme en 1928 que le dirigeable Italia, disparu près du pôle Nord, est tombé du bord du monde (Wikipédia (en)).
  • Samuel Shenton crée en 1956, à Douvres, l’International Flat Earth Research Society, la fameuse « Flat Earth Society ». Quand Spoutnik est lancé, il répond que faire le tour de l’île de Wight en bateau ne prouve pas qu’elle est sphérique. Face aux photos d’Apollo, il accuse les objectifs grand-angle.
  • Charles K. Johnson reprend le flambeau en Californie après la mort de Shenton en 1971. Sous sa présidence, la société revendique jusqu’à 3 500 membres et publie le journal Flat Earth News. Un incendie détruit ses archives en 1997 ; il meurt en 2001.
  • Daniel Shenton, sans lien avec Samuel, relance la Flat Earth Society sur internet en 2004, puis officiellement en 2009. Le musicien Thomas Dolby, auteur de l’album The Flat Earth, accepte la carte de membre n° 00001… sans croire une seconde que la Terre est plate.

Pendant tout le XXe siècle, le mouvement reste une curiosité marginale, presque folklorique. Il faudra internet, et surtout YouTube, pour le faire changer d’échelle.

L’âge d’or YouTube : de 200 « preuves » à l’Antarctique

Quand les vidéos finissent par tourner en boucle
Illustration IA — Dessin éditorial créé par IA pour évoquer la circulation des arguments platistes

À partir de 2015, la Terre plate sort des forums confidentiels pour devenir un phénomène de masse, porté par les plateformes vidéo (Wikipédia (en)). Mathis a passé plusieurs soirées à remonter le fil de ces vidéos, casque sur les oreilles. Son verdict : « Le format est redoutable. Une voix posée, une musique inquiétante, et des dizaines d’arguments enchaînés trop vite pour qu’on ait le temps de vérifier. »

Les nouveaux prophètes

  • Eric Dubay publie 200 Proofs Earth is Not a Spinning Ball, une longue vidéo qui recycle, en les doublant, les « cent preuves » de William Carpenter de 1885. La chercheuse Asheley Landrum, de l’université Texas Tech, l’a identifiée comme l’une des vidéos les plus efficaces pour convertir de nouveaux adeptes (Paris Match Belgique).
  • Mark Sargent, Américain devenu l’un des visages du mouvement avec sa série Flat Earth Clues, popularise l’image d’une humanité enfermée sous un dôme.
  • Les platistes se méfient aussi beaucoup les uns des autres : Dubay a publiquement accusé Sargent et d’autres figures d’être de la « fausse opposition » payée pour ridiculiser le mouvement.

Des conférences et une étude qui a fait du bruit

En novembre 2017, plus de 500 personnes paient jusqu’à 249 dollars pour assister à la première Flat Earth International Conference, près de Raleigh, en Caroline du Nord. L’équipe d’Asheley Landrum y interroge 30 participants, lors des éditions 2017 et 2018 : 29 d’entre eux disent avoir basculé dans les deux années précédentes après avoir regardé des vidéos sur YouTube ; le trentième a été convaincu par ses enfants, eux-mêmes informés sur YouTube (Le Temps). En 2019, YouTube annonce modifier son algorithme pour moins recommander les vidéos complotistes, dont celles sur la Terre plate.

Behind the Curve, le documentaire qui a tout changé

En 2018 sort Behind the Curve (en français La Terre à plat), qui suit Mark Sargent, Patricia Steere et d’autres figures du mouvement. Le film est devenu culte pour ses deux expériences ratées, détaillées un peu plus bas, mais aussi pour ce qu’il montre de l’humain derrière la croyance : des gens qui ont perdu des amis, des conjoints, et pour qui renoncer à la Terre plate reviendrait à perdre leur dernière communauté.

Décembre 2024 : The Final Experiment

Le camp d’Union Glacier en Antarctique, décembre 2013
Le camp d’Union Glacier en Antarctique, décembre 2013
Christopher Michel · Source · CC BY 2.0

C’est l’épisode préféré de Claire, qui a reconstitué l’histoire à partir des témoignages publiés. Le pasteur américain Will Duffy a l’idée la plus simple du monde : emmener des platistes en Antarctique en plein été austral pour qu’ils voient de leurs propres yeux le Soleil de minuit. Sur un globe, c’est normal : avec l’inclinaison de la Terre, le Soleil ne se couche pas au pôle Sud en décembre. Sur la carte plate de Gleason, c’est impossible, puisque l’Antarctique y est un anneau géant à la périphérie du disque (Tom’s Guide).

Le 14 décembre 2024, le groupe arrive au camp d’Union Glacier. Le Soleil tourne dans le ciel pendant 24 heures sans jamais se coucher. Le youtubeur Jeran Campanella, figure du platisme depuis des années avec sa chaîne Jeranism, reconnaît en direct qu’il s’était trompé, avec cette phrase devenue virale : « Parfois, on se trompe dans la vie » (Noovo). Tous les participants n’ont pas changé d’avis sur la forme de la Terre, mais tous ont dû admettre avoir vu le Soleil de minuit (Wikipédia (en)).

Soleil de minuit sur la mer de Ross, décembre 1910
Soleil de minuit sur la mer de Ross, décembre 1910
Herbert Ponting · Source · No restrictions

Claire en garde un souvenir particulier : « On peut se moquer. Mais il a fallu du courage à ce type pour dire ça devant ses abonnés, en sachant ce que sa communauté allait lui faire subir. »

Le grand duel des expériences

Depuis 1838, les platistes ont mené des dizaines d’expériences pour prouver leur thèse. Aucune n’a résisté à un contrôle sérieux, et plusieurs ont même démontré l’inverse, en direct, devant leurs propres caméras. Mathis s’est chargé des vidéos, Jean-Rémi des protocoles.

Quand les platistes prouvent que la Terre est ronde

Les deux scènes les plus célèbres de Behind the Curve sont des expériences menées par des platistes eux-mêmes (Wikipédia (en)) :

Schéma explicatif de l’expérience de Wallace
Schéma explicatif de l’expérience de Wallace
Wiki LIC · Source · CC BY-SA 4.0
  1. Le gyroscope laser. L’équipe de l’émission YouTube GlobeBusters s’offre un gyroscope laser à anneau, un instrument de très haute précision, pour montrer que la Terre ne tourne pas. L’appareil détecte une dérive de 15 degrés par heure : exactement la rotation de la Terre. L’équipe décide que l’instrument a dû capter… la rotation du firmament.
  2. L’expérience de la lumière. Un autre groupe aligne trois poteaux de même hauteur le long d’un plan d’eau de plusieurs kilomètres, avec un trou dans les deux premiers. Si l’eau est plate, une lampe placée derrière le dernier poteau doit être visible à travers les deux trous. Elle ne l’est qu’en relevant la lampe de plusieurs pieds, ce qui correspond à la courbure. L’expérience est déclarée « non concluante ».

Même scénario le 10 juin 2018 au lac Salton, en Californie : des sceptiques de l’Independent Investigations Group y démontrent la courbure en observant des cibles qui disparaissent par la base avec la distance, devant des platistes venus assister au test. Ceux-ci rejettent les résultats sur place et la discussion dérive vers les alunissages truqués. Dans Behind the Curve, Mark Sargent affirme aussi qu’aucun vol ne relie directement les continents de l’hémisphère Sud, trop éloignés sur la carte plate ; l’astrophysicienne Hannalore Gerling-Dunsmore trouve aussitôt de tels vols sur le site de suivi aérien qu’il citait.

Les arguments platistes passés au crible

Les arguments et les observations, côte à côte
Ce que disent les platistesCe qui se passe vraimentQui l’a montré
L’eau trouve toujours son niveau, une bouteille couchée ne se courbe pasLa courbure de la Terre est infime à l’échelle d’une bouteille ou d’un lac : elle ne se voit que sur des kilomètresWallace en 1870, Oldham en 1901
Au Bedford Level, la barque reste visible sur 10 kmPrès de l’eau, la réfraction atmosphérique courbe la lumière et peut compenser la courbureWallace (visée relevée à 4 m)
L’horizon est plat et remonte toujours au niveau des yeuxÀ hauteur d’homme, la courbure est trop faible pour l’œil ; en altitude, l’horizon s’abaisse et se courbeB.o.B contre Neil deGrasse Tyson, 2016
On voit Manhattan de loin, donc il n’y a pas de courbeLa courbure masque bien le bas des immeubles : environ 45 m de Manhattan dans l’exemple de B.o.BNeil deGrasse Tyson
Les photos de la NASA sont truquées ou prises au fisheyeDes satellites japonais, européens, indiens, russes et américains photographient la Terre entière en continuListe des sources dans la description de Defakator
Le logo de l’ONU montre la vraie carteC’est une projection azimutale, comme la carte de Gleason : un globe aplati, déformé au sudYvan, archives du Bureau
L’Antarctique est un mur de glace interdit d’accèsDes expéditions s’y rendent chaque été ; des platistes y ont vu le Soleil de minuit en 2024The Final Experiment
Des nuages passent « derrière » le Soleil, il est donc procheIllusion d’optique : l’éblouissement efface les nuages fins devant le disque solaireVérifications de Reuters et USA Today

Les sources des lignes sans lien sont détaillées dans l’article Modern flat Earth beliefs et la page de l’expérience du Bedford Level.

Earthrise : la Terre au-dessus de l’horizon lunaire, photographiée depuis Apollo 8 le 24 décembre 1968
Earthrise : la Terre au-dessus de l’horizon lunaire, photographiée depuis Apollo 8 le 24 décembre 1968
NASA / Bill Anders · Source · Public domain
L’horizon terrestre derrière les panneaux solaires de l’ISS, photographié par l’équipage de l’Expédition 17 en août 2008
L’horizon terrestre derrière les panneaux solaires de l’ISS, photographié par l’équipage de l’Expédition 17 en août 2008
NASA · Source · Public domain

Sept preuves que vous pouvez vérifier vous-même

Le pendule de Foucault au Panthéon à Paris
Le pendule de Foucault au Panthéon à Paris
Rsk6400 · Source · CC BY-SA 3.0

Jean-Rémi tenait à finir ce chapitre par la pratique. Aucune de ces preuves ne demande de croire la NASA sur parole :

  1. Le bateau qui disparaît par la coque. Avec des jumelles, au bord de la mer, un navire qui s’éloigne disparaît par le bas avant le haut du mât. Le vidéaste Fred Aves l’a filmé avec le phare Amédée, en Nouvelle-Calédonie, dont la base disparaît sous l’horizon avec la distance (vidéos citées par Defakator).
  2. L’ombre ronde de la Terre sur la Lune. Regardez la prochaine éclipse de Lune : l’ombre est toujours un arc de cercle, comme l’avait noté Aristote.
  3. Les étoiles qui changent. La Croix du Sud est invisible depuis la France et bien visible en Australie ; l’étoile Polaire, elle, descend vers l’horizon à mesure qu’on va vers le sud.
  1. Les fuseaux horaires. Appelez un ami au Japon à 14 h : il fait nuit chez lui. Sur un disque éclairé par un Soleil-projecteur, ce genre de décalage aussi net est impossible à expliquer simplement.
  2. Les deux bâtons d’Ératosthène. Le même jour à midi, deux personnes éloignées du nord au sud mesurent l’ombre d’un bâton vertical : les ombres n’ont pas la même longueur.
Carte du voyage de circumnavigation de Magellan et Elcano
Carte du voyage de circumnavigation de Magellan et Elcano
Magellan_Elcano_Circumnavigation-fr.svg : Sémhur derivative work: Uxbona ( talk ) · Source · CC BY-SA 3.0
  1. Le pendule de Foucault. Au Panthéon, à Paris, le plan d’oscillation du pendule tourne lentement au fil des heures : c’est la rotation de la Terre qu’on voit.
  2. Le tour du monde. En 1522, les survivants de l’expédition de Magellan rentrent en Espagne après avoir fait le tour de la planète, et constatent qu’ils ont « perdu » un jour dans leur calendrier en voyageant vers l’ouest (Wikipédia (en)).

Et pour ceux qui veulent faire les calculs, l’outil gratuit Earth Curve Calculator de Metabunk indique quelle hauteur d’un objet lointain doit être cachée par la courbure, en fonction de la distance et de la hauteur d’observation.

« Mad » Mike Hughes, l’homme qui voulait voir le bord du monde

C’est Claire qui a pris ce chapitre, et elle a prévenu en ouvrant le dossier : « Ce n’est pas une histoire drôle. C’est l’histoire d’un homme qui a fini par mourir pour un coup de pub. » Tous les faits ci-dessous proviennent de sa biographie détaillée et des articles de presse qu’elle cite.

Un chauffeur de limousine qui aimait voler

Le rêve fragile d’une fusée artisanale
Illustration IA — Scène fictive créée par IA ; ne représente ni Mike Hughes ni son atelier ou sa fusée réels

Michael Hughes, dit « Mad Mike », naît le 9 février 1956 et grandit à Oklahoma City. Chauffeur de limousine, passionné de moto, il entre dans le Guinness des records en 2002 en faisant sauter une limousine Lincoln sur 31 mètres. Le 30 janvier 2014, il s’envole pour la première fois dans une fusée à vapeur de sa fabrication, au-dessus de Winkelman, en Arizona, sur 419 mètres. Il lui faut trois jours pour se remettre de l’atterrissage, et aucune vidéo ne le montre entrer dans l’engin, ce qui fera douter certains de sa présence à bord.

La Terre plate, ou l’art de trouver des sponsors

En 2016, sa campagne de financement pour une nouvelle fusée ne récolte que 310 dollars. Quelques mois plus tard, il se déclare platiste, et tout change : la communauté se mobilise et sa nouvelle collecte atteint son objectif de 7 875 dollars. Son plan, annoncé dans la presse : une série de vols de plus en plus hauts, jusqu’à lancer une fusée depuis un ballon à 32 km d’altitude pour atteindre l’espace et photographier la Terre en forme de disque. En novembre 2017, il déclare à la radio publique américaine NPR qu’il ne croit pas en la science (NPR).

Les reports s’enchaînent : conflit avec l’administration américaine sur les autorisations de vol, lancement avorté en février 2018 quand le système de vapeur fait défaut. Le 24 mars 2018, enfin, il décolle dans le désert de Mojave, atteint 572 mètres d’altitude et environ 560 km/h selon son équipe, avant un atterrissage brutal à 460 mètres du pas de tir (Los Angeles Times). Il en ressort sans blessure grave. Mathis a visionné les images du vol, disponibles sur YouTube : à 572 mètres, évidemment, impossible de voir la moindre courbure, ni le moindre bord.

Entre-temps, Mike Hughes devient une petite célébrité : il annonce vouloir se présenter au poste de gouverneur de Californie, fait l’objet du documentaire Rocketman: Mad Mike’s Mission to Prove the Flat-Earth (2019), et apparaît dans le faux documentaire de Logan Paul sur la Terre plate, qu’il était en train d’attaquer en justice. En août 2019, un nouveau vol est reporté à cause d’un chauffe-eau défectueux acheté d’occasion, puis il est soigné pour un coup de chaleur (Space.com).

22 février 2020, près de Barstow

Ce jour-là, Mike Hughes, 64 ans, prend place dans une fusée construite avec son partenaire Waldo Stakes, près de Barstow, en Californie. Le lancement est filmé pour Homemade Astronauts, une série de la chaîne Science Channel dont il devait être la vedette. Au décollage, le parachute prévu pour l’atterrissage se déploie trop tôt et se détache de l’engin. Un journaliste présent, Justin Chapman, pense que la fusée a frotté contre la rampe de lancement, déchirant peut-être les parachutes. Privée de frein, la fusée retombe de plusieurs centaines de pieds. Mike Hughes est tué sur le coup (BBC, Space.com).

Y croyait-il vraiment ?

C’est la question qui a le plus occupé Claire. Juste après sa mort, son attaché de presse, Darren Shuster, affirme que la Terre plate n’était qu’un coup de communication : elle leur apportait tellement de publicité qu’ils avaient continué, et Hughes, selon lui, n’y croyait pas (BuzzFeed News). Le vulgarisateur sceptique Mick West, qui l’avait rencontré, est arrivé à la même conclusion. Mais Michael Linn, coréalisateur du documentaire Rocketman, assure au contraire que sa croyance paraissait sincère (Los Angeles Times).

Claire a refermé le dossier sans trancher : « Platiste convaincu ou cascadeur qui avait trouvé le bon filon, peu importe au fond. Ce qui est sûr, c’est que la légende lui a donné des ailes, et qu’il en est mort. » Ses vidéos continuent pourtant de circuler sur les chaînes platistes, souvent sans un mot sur sa fin.

Les célébrités qui ont parlé de Terre plate

Entre 2016 et 2018, la Terre plate a connu un coup d’accélérateur inattendu : des stars du rap et du sport américain se sont mises à en parler publiquement. Certaines y croyaient, d’autres provoquaient, et plusieurs ont fait marche arrière. Solène a analysé leurs déclarations une par une.

Le rappeur B.o.B contre Neil deGrasse Tyson

Neil deGrasse Tyson à CSICon en 2022
Neil deGrasse Tyson à CSICon en 2022
Karl Withakay · Source · CC BY-SA 4.0

En janvier 2016, le rappeur B.o.B, de son vrai nom Bobby Ray Simmons Jr., connu pour le tube Airplanes, publie la photo de deux villes distantes d’environ 25 km et demande où est la courbure. L’astrophysicien Neil deGrasse Tyson lui répond que la courbe cache en réalité environ 45 m de Manhattan sur sa propre photo (CNN). B.o.B réplique par un morceau entier contre le scientifique, Flatline. Tyson lui répond à la télévision avec une explication sur la gravité et un lâcher de micro, pendant que son neveu sort un morceau de réponse.

En septembre 2017, le rappeur lance une cagnotte en ligne, Show BoB The Curve, pour envoyer un ou plusieurs satellites dans l’espace et « trouver la courbe ». Objectif : 200 000 dollars. Quelques jours après le lancement, la cagnotte plafonne à quelques centaines de dollars (Yahoo News / TIME).

B.o.B sur scène à Toronto en août 2013, avant la controverse évoquée ici
B.o.B sur scène à Toronto en août 2013, avant la controverse évoquée ici
The Come Up Show · Source · CC BY 2.0

Kyrie Irving, le basketteur qui s’est excusé

Kyrie Irving
Kyrie Irving
Erik Drost · Source · CC BY 2.0

En février 2017, la star de la NBA Kyrie Irving affirme dans un podcast que la Terre est plate. Il persiste plusieurs fois, et en juin 2018 il dit encore au New York Times ne pas être sûr de la forme de la Terre. Le 1er octobre 2018, au Forbes Under 30 Summit de Boston, il fait son mea culpa : il explique avoir été à fond dans les théories du complot après être tombé dans un tunnel de vidéos YouTube, et présente ses excuses aux professeurs de sciences, dont certains lui avaient dit devoir refaire tout leur programme à cause de lui (NBA.com, Fortune). Un professeur de collège américain avait en effet raconté à NPR que certains de ses élèves étaient devenus platistes parce qu’Irving l’avait dit (Quartz).

Le tableau de chasse

Déclarations publiques et prises de recul
PersonnalitéQui c’estCe qui a été ditEt après
B.o.BRappeur américainAffirme depuis 2016 que la Terre est plate, se surnomme « Flat Earth Bob »Cagnotte satellite ratée en 2017, n’a jamais renié (CNN)
Kyrie IrvingBasketteur NBADit en 2017 que la Terre est plateS’excuse publiquement en octobre 2018 (NBA.com)
Shaquille O’NealLégende de la NBADit dans son podcast en 2017 qu’en roulant de la Floride à la Californie, la Terre lui paraît plateAssure ensuite qu’il plaisantait (Skeptics NZ)
Draymond Green et Wilson ChandlerBasketteurs NBASoutiennent les propos d’Irving en 2017Simples soutiens, sans suite connue (AP via CBS)
Sammy WatkinsJoueur de football américain (NFL)Se dit platiste en septembre 2017Peut-être une provocation, selon la presse (Sports Illustrated)
Darius SlayJoueur NFL des Detroit LionsDit croire la Terre plate dans une vidéo de son club, septembre 2017Sans suite connue (CBS Sports)
Tila TequilaPersonnalité de téléréalité américaineCité parmi les platistes déclarés dès 2017Pas de rétractation connue (IFLScience)
Logan PaulYoutubeur américainSort en 2019 un faux documentaire, Flat Earth: To The Edge And BackN’y croit pas : c’était une satire (Wikipédia (en))
Beppe GrilloFondateur du Mouvement 5 étoiles (Italie)Se dit intéressé par une conférence platiste à Palerme en 2019Ne s’y rend finalement pas (Wikipédia (en))

Ce que Solène en retient

Solène a relevé un motif récurrent dans ces déclarations : la formule « ne croyez pas ce que je dis, faites vos propres recherches », reprise mot pour mot par B.o.B. « C’est une phrase très habile, explique-t-elle. Elle donne l’impression d’inviter à l’esprit critique, alors qu’elle renvoie en pratique vers les mêmes vidéos. » Elle note aussi que la plupart des sportifs ont parlé de Terre plate en pleine saison, sous les projecteurs : provoquer les journalistes faisait partie du jeu. Le problème, c’est que des enfants les écoutaient.

Pourquoi on y croit encore

Les platistes convaincus restent rares, mais le doute, lui, s’est installé chez une part non négligeable de la population, surtout chez les plus jeunes. Solène a pris ce chapitre en main, avec une conviction : « La Terre plate, ce n’est pas une croyance sur la Terre. C’est une croyance sur les autres : sur qui nous ment, et sur qui on peut faire confiance. »

Les chiffres

Attention à la lecture : les questions posées varient beaucoup, et « juger possible » que la Terre soit plate n’est pas la même chose qu’en être sûr.

Des enquêtes à lire avec leurs questions et leurs dates
PaysAnnéeCe qui a été mesuréRésultatSource
France202318-24 ans jugeant possible que la Terre soit plate16 %, contre 3 % chez les seniorsIfop pour les fondations Jean-Jaurès et Reboot, via le CIDJ
France2018Français jugeant possible que la Terre soit plateenviron 9 %Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch, via Curieux
États-Unis2021Personnes croyant la Terre plate (enquête POLES)environ 10 %Carsey School, via Wikipédia (en)
Brésil2020Personnes croyant la Terre plate (Datafolha)7 %Physics World, via Wikipédia (en)
États-Unis2018Personnes croyant la Terre plate (YouGov)environ 4 %YouGov, via Wikipédia (en)
Royaume-Uni2019Personnes soutenant l’idée d’une Terre plate (YouGov)environ 3 %YouGov, via Wikipédia (en)

L’enquête française de 2023 montre aussi que les jeunes qui doutent de la rotondité de la Terre sont surreprésentés parmi les gros utilisateurs de YouTube, de TikTok et de Telegram. Elle a toutefois été critiquée pour sa méthodologie, notamment par la revue Scepticisme scientifique du Comité Para (PDF), et Defakator lui-même invitait à relativiser ce type de sondage.

Les mécanismes

Solène a regroupé ce que disent les chercheurs en cinq ressorts, principalement à partir de Wikipédia (en) et des travaux qu’elle cite :

  1. La défiance d’abord. Dans Behind the Curve, le psychiatre Joe Pierre décrit une dérive progressive qui commence par l’idée que les médias et les gouvernements mentent. Un orateur d’une conférence platiste a raconté qu’après des heures de vidéos sur le 11-Septembre et les Illuminati, il était « prêt » à accepter la Terre plate : si on lui avait menti sur tout le reste, pourquoi pas sur ça ?
  2. Le biais de confirmation. Chaque indice favorable est retenu, chaque preuve contraire devient une pièce du complot. Le gyroscope de Behind the Curve en est l’exemple parfait.
  3. La confiance dans ses seuls sens. Les chercheurs Carlos Diaz Ruiz et Tomas Nilsson distinguent trois familles de platistes : les religieux, qui lisent la Bible au pied de la lettre ; les complotistes, pour qui des élites cachent la vérité pour garder le pouvoir ; et les « expérientiels », qui ne croient que ce qu’ils voient eux-mêmes et rejettent le savoir des livres.
  4. La vulnérabilité aux vidéos. Une expérience menée par Asheley Landrum et ses collègues montre que les personnes ayant une culture scientifique plus faible et une forte mentalité conspirationniste sont plus sensibles aux arguments platistes sur YouTube.
  5. La communauté. C’est le ressort le plus puissant selon Solène. Beaucoup de platistes ont perdu des amis ou un conjoint à cause de leur croyance. Renoncer, ce serait perdre aussi la communauté qui les a accueillis. Il existe même un groupe Facebook de rencontres réservé aux platistes.

Solène insiste sur un dernier point : selon le neurologue sceptique Steven Novella, la grande majorité des platistes sont sincères, et pas de simples provocateurs. « Se moquer d’eux ne sert à rien, conclut-elle. The Final Experiment a fait plus en une journée que des années de railleries : on a proposé à des gens d’aller voir par eux-mêmes. »

À voir : les vidéos d’Astronogeek et de Defakator

Pour illustrer ce dossier, Mathis a sélectionné les vidéos francophones qui l’ont le plus marqué. Deux vulgarisateurs se détachent : Astronogeek pour l’astronomie et la psychologie du phénomène, Defakator pour le démontage méthodique des arguments.

Astronogeek

Avatar de la chaîne YouTube Astronogeek
Astronogeek · chaîne officielle
Visuel de la chaîne officielle — droits réservés · Voir la chaîne

Arnaud Thiry anime depuis 2015 la chaîne AstronoGeek, consacrée à l’astronomie, avec une ligne assumée de réponse aux théories du complot (Agences spatiales). Sa vidéo sur la Terre plate est longtemps restée la plus populaire de sa chaîne.

  • Pourquoi la Terre doit-elle être plate ? (29 juillet 2017). Plutôt que de lister des preuves, il se demande pourquoi certains ont besoin que la Terre soit plate. En une douzaine de minutes, il retrace l’histoire de la forme de la Terre, les raisons psychologiques de la croyance et la meilleure façon d’y réagir (Penser critique). Il constate au passage que les platistes français peinent à expliquer qui aurait intérêt à mentir sur la forme de la planète (terre-plate.org).
  • Une planète plate. Vraiment. (17 novembre 2017). La suite, sur un ton volontairement pince-sans-rire.

Le coup de cœur de Mathis : « Il ne se moque pas des gens, il cherche à comprendre ce qui se passe dans leur tête. C’est exactement ce qu’on essaie de faire au Bureau. »

Defakator

Avatar de la chaîne YouTube Defakator
Defakator · chaîne officielle
Visuel de la chaîne officielle — droits réservés · Voir la chaîne

La chaîne Defakator démonte les fausses informations avec un humour très écrit et des personnages récurrents. Elle a consacré à la Terre plate un diptyque devenu une référence (Curieux) :

  • La Terre est plate. C’est toi t’es rond. (30 avril 2018). Le premier épisode prend le parti d’écouter : réfléchir à une autre manière de voir la Terre, sans connaissances astronomiques préalables et en respectant la façon de penser de chacun, selon sa présentation officielle (TheTVDB).
  • La Terre est ronde. C’est ton encéphalogramme qui est plat. (27 mai 2018). La réponse point par point. Sa description est une mine : liens vers les photos de la Terre prises en continu par les satellites japonais, européens, américains, indiens et russes, vidéos montrant la courbure, calculateur de courbure, et quelques lignes sur le rasoir d’Ockham (BetaSeries).

Mathis conseille de regarder les deux à la suite : « Le premier vous met à la place du platiste, le second vous montre où il se trompe. »

Pour aller plus loin

Avatar de la chaîne YouTube The Sciencoder
The Sciencoder · chaîne officielle
Visuel de la chaîne officielle — droits réservés · Voir la chaîne
Le phare Amédée sur son îlot en Nouvelle-Calédonie
Le phare Amédée, au large de Nouméa, photographié en 2017 — vue du lieu évoqué dans les vidéos de Fred Aves, et non une image de son expérience
Kimberleyyy2910 · CC BY-SA 4.0 · Source · Licence

Conclusion : pourquoi certains ont-ils besoin d’une Terre plate ?

Lever de Terre photographié depuis Apollo 8 en décembre 1968
Lever de Terre photographié depuis Apollo 8 en décembre 1968
NASA/Bill Anders · Source · Public domain

Oui, la légende est fausse. Mais en refermant le dossier, l’équipe est restée bloquée sur une question bien plus dérangeante : pourquoi des gens souvent curieux, parfois brillants, choisissent-ils aujourd’hui une idée réfutée depuis plus de deux mille ans ? Le dernier soir, autour de la grande table, le débat a duré longtemps après le dernier café. Chacun est arrivé avec sa piste.

D’abord, un aveu : nous aussi, nous croyons

Avant de juger, Solène a posé une question gênante à toute la table : « Qui ici a vérifié lui-même que la Terre est ronde ? » À part Jean-Rémi et ses deux bâtons, personne.

C’est exactement le point de départ du chercheur en sciences cognitives Thierry Ripoll, de l’université d’Aix-Marseille. Selon lui, si nous pensons que la Terre est ronde, ce n’est en général ni parce que nous l’avons vu, ni parce que nous maîtrisons la physique qui l’explique, mais parce que nous faisons confiance aux scientifiques. L’essentiel de ce que nous savons, nous le savons par procuration. Et le jour où cette confiance se brise, plus aucune preuve ne passe, puisque toute preuve vient de ceux qu’on soupçonne de mentir (The Conversation, republié par TelQuel). L’éducateur aux médias belge Daniel Bonvoisin le dit autrement : très peu d’entre nous ont constaté la rotondité de leurs yeux, et les platistes ne se privent pas de nous traiter de naïfs pour ça (RTBF).

La frontière entre « eux » et « nous » n’est donc pas d’abord une question d’intelligence. C’est une question de confiance. Reste à comprendre comment elle se perd.

Première piste : un manque de connaissances ?

Un globe transmis de main en main autour d’une table de travail
Illustration IA — Croquis créé par IA pour évoquer la transmission du savoir et la confiance ; scène fictive

Alix a ouvert le débat avec l’hypothèse la plus évidente, pour mieux la nuancer ensuite.

Il y a bien un lien. Les psychologues Karen Douglas, Robbie Sutton et Aleksandra Cichocka, de l’université du Kent, relèvent que la croyance aux théories du complot est associée à un niveau d’éducation plus faible et à une pensée moins analytique (Current Directions in Psychological Science, 2017). L’équipe d’Asheley Landrum a montré qu’une culture scientifique plus faible rend plus sensible aux vidéos platistes. Et une expérience de 2014 rapportée par Thierry Ripoll est fascinante : il suffit de faire lire aux participants des mots difficiles à déchiffrer, ce qui les oblige à activer un mode de pensée plus attentif, pour que leur niveau de croyance complotiste baisse.

Mais l’explication s’arrête là. Les mêmes chercheurs du Kent insistent : les adeptes des théories du complot ne sont pas des gens qui gobent n’importe quoi, ils adoptent les explications qui répondent à des besoins précis (Université du Kent). Daniel Bonvoisin souligne un paradoxe frappant : beaucoup de platistes tentent de prouver leur modèle par des expériences, c’est-à-dire par la démarche scientifique dont ils rejettent les résultats. Les GlobeBusters et leur gyroscope en sont l’illustration parfaite.

Alix a conclu sa plaidoirie en tapotant ses classeurs : « Les savants du Moyen Âge n’avaient ni satellites ni internet, et ils savaient que la Terre était ronde. Aujourd’hui, le savoir n’a jamais été aussi accessible. Ce qui manque, ce n’est pas l’information. C’est la confiance en ceux qui la donnent. »

Deuxième piste : un défi à l’autorité ?

Yvan a pris le relais, en dépliant une dernière fois la carte de Gleason : « Une carte, c’est un acte d’autorité. Celui qui dessine le monde décide de ce qu’il est. Refuser le globe, c’est refuser ceux qui l’ont dessiné. »

L’idée n’est pas neuve : dès 1849, Rowbotham opposait le témoignage des sens et de la Bible aux « conjectures » des savants. Mais elle a trouvé un terrain idéal. Thierry Ripoll décrit un basculement de la confiance : on se méfie de plus en plus de l’information qui descend des autorités reconnues (journalistes, responsables politiques, intellectuels et désormais scientifiques), et on fait davantage confiance à l’information qui circule entre simples citoyens, qu’on ne soupçonne pas d’appartenir au « système ». Le témoignage remplace alors la preuve, et douter de tout devient la marque d’un esprit libre. Il observe aussi que les personnes qui se sentent les plus maltraitées par la société développent davantage de croyances complotistes : le complot leur offre enfin un responsable. D’où son expression : le complotisme est une « révolte ratée », qui vise un ennemi imaginaire sans jamais atteindre les vraies causes de la colère.

Daniel Bonvoisin fait le même constat chez les platistes : ils se vivent comme des résistants face à un discours dominant, ce qui rend illégitime, à leurs yeux, toute contradiction. Un journaliste de Vice venu à la conférence de 2017 en a tiré une formule saisissante : la Terre plate est la théorie du complot ultime, celle d’où découlent toutes les autres (Vice). Car si l’on nous ment sur le sol sous nos pieds, on peut nous mentir sur tout.

Troisième piste : l’envie d’être différent ?

Un groupe réuni sur une île en puzzle, reliée au monde par un pont
Illustration IA — Dessin créé par IA sur le besoin d’appartenance et la possibilité de renouer le dialogue

À la surprise générale, c’est Jean-Rémi qui a défendu cette hypothèse, avec une franchise désarmante : « Moi, je ramène des objets que personne ne sait expliquer. Je connais ce plaisir-là : tenir entre ses mains quelque chose que les autres n’ont pas. »

La recherche lui donne raison. En 2017, les psychologues Roland Imhoff et Pia Lamberty, de l’université de Mayence, établissent sur trois études un lien modeste mais solide entre le besoin de se sentir unique et la mentalité complotiste. Leur troisième expérience est la plus parlante : une théorie du complot inventée de toutes pièces recueille davantage d’adhésion chez les esprits complotistes quand on leur dit qu’elle n’est partagée que par une minorité (Université de Mayence). La même année, une équipe de l’université Grenoble Alpes menée par Anthony Lantian montre que les adeptes de ces théories ont davantage le sentiment de détenir des informations que les autres n’ont pas (IFLScience).

Cela explique aussi pourquoi les preuves glissent sur eux : renoncer à la croyance, c’est renoncer au sentiment d’être à part, et la croyance finit par fonctionner comme le tatouage d’un clan (TIME). Solène a relevé le vocabulaire qui va avec : d’un côté les « éveillés », de l’autre les « moutons », ou sheeple en anglais, mot-valise formé de sheep et people (The Skeptic). Les chercheurs du Kent parlent de « narcissisme collectif » : la conviction que son groupe est supérieur mais injustement méprisé.

Jean-Rémi a résumé à sa manière : « La Terre plate, c’est le seul club où l’on passe de simple passant à initié en regardant une vidéo. »

Quatrième piste : une croyance qui fait rêver ?

Une Terre plate miniature sous une cloche de verre face au cosmos
Illustration IA — Composition imaginaire créée par IA : le monde rassurant rêvé par les platistes, et non une représentation scientifique

Claire, qui avait reconstitué l’histoire de Mike Hughes et celle de The Final Experiment, a défendu la piste la plus poétique, et peut-être la plus profonde.

Regardons le monde que propose la Terre plate : un disque à notre échelle, au centre de tout, protégé par un dôme que la RTBF compare à une cloche à fromage, avec un petit Soleil de quelques centaines de kilomètres qui tourne au-dessus de nos têtes (RTBF). Et pour certains, au-delà du mur de glace, des continents inconnus à découvrir, comme l’ont raconté des participants d’une conférence filmée dans Behind the Curve. Un monde fini, rassurant, avec encore des terres vierges : exactement ce que l’univers des astronomes, immense et indifférent, ne promet plus.

La dimension religieuse compte aussi. Selon la RTBF, l’argument qui revient le plus souvent chez les platistes est celui-ci : une Terre plate fait de nous une exception, que seul un créateur aurait pu vouloir, alors qu’une Terre ronde fait de nous une poussière perdue dans le cosmos. Un sondage YouGov de 2018 indiquait que plus de la moitié des platistes américains se disaient très religieux (Wikipédia (en)). Attention aux raccourcis : l’immense majorité des croyants admet sans difficulté la rotondité de la Terre, et certains des critiques les plus actifs du platisme sont eux-mêmes chrétiens.

Les chercheurs parlent ici de motivations « existentielles » : le besoin de sécurité et de contrôle. Thierry Ripoll rappelle que le stress, le sentiment de perte de contrôle et la perte de sens sont le carburant des croyances infondées. Il suffit de faire repenser des participants à un épisode où ils ont perdu le contrôle de leur vie pour qu’ils voient des formes signifiantes dans des nuages de points disposés au hasard. Une croyance qui redonne de la cohérence au monde, même factice, apaise cette alarme intérieure. Le piège, c’est que l’effet ne dure pas : selon l’équipe du Kent, être exposé à des théories du complot diminue en réalité le sentiment de contrôle, et ces croyances se révèlent plus séduisantes que satisfaisantes (Université du Kent).

Claire a conclu doucement : « La Terre plate, c’est un conte. Un monde à notre taille, avec un mur de glace à explorer et quelqu’un qui veille au-dessus du dôme. Je comprends qu’on préfère le conte à l’univers silencieux des astronomes. Le problème, c’est qu’on ne peut pas habiter un conte sans perdre peu à peu tous ceux qui n’y habitent pas. »

Comment on en arrive là : la pente

Mathis, qui avait passé des soirées entières dans les recommandations de YouTube, a décrit le chemin plutôt que la destination : « Personne ne tape "Terre plate" un beau matin. On clique sur une vidéo sur les pyramides, puis sur la Lune, puis sur le 11-Septembre. Un soir, l’algorithme vous propose la Terre plate, et à ce stade ça ne paraît plus si fou. »

En croisant les travaux cités dans ce dossier, l’équipe a reconstitué les marches de cet escalier :

  1. Un terrain. Stress, sentiment d’injustice, impression de ne plus maîtriser sa vie : selon Thierry Ripoll, ces états rendent chacun d’entre nous plus enclin à voir des intentions cachées là où il n’y en a pas.
  2. Une porte d’entrée, rarement la Terre plate elle-même. On l’a vu plus haut : un orateur de conférence platiste racontait qu’après des heures de vidéos sur le 11-Septembre et les Illuminati, il était « prêt ». Kyrie Irving a lui aussi expliqué être tombé dans un tunnel de vidéos YouTube à une époque où il se passionnait pour les théories du complot (Fortune).
  3. Un marché de l’information sans filtre. Le sociologue Gérald Bronner, auteur de La Démocratie des crédules (2013), le résume ainsi : si vous croyez que la Terre est plate, quelques clics suffisent pour trouver une avalanche d’arguments dans votre sens (Brut). Le biais de confirmation fait le reste. Sur les 30 platistes interrogés par Asheley Landrum, 29 avaient basculé via YouTube.
  4. Une récompense. Le sentiment d’être un « éveillé », un monde qui retrouve du sens, et surtout une communauté chaleureuse qui vous accueille : conférences, groupes en ligne, et même un groupe Facebook de rencontres réservé aux platistes.
  5. Un prix à payer. Les moqueries, les disputes, les amis et parfois les conjoints qui s’éloignent, comme le montre Behind the Curve. Chaque perte rend le groupe plus indispensable, jusqu’à ce qu’il devienne la seule communauté qui reste.
  6. Le point de non-retour. En 1956, le psychologue Leon Festinger et ses collègues publient L’Échec d’une prophétie. Ils ont infiltré un petit groupe convaincu qu’un déluge allait engloutir le monde avant l’aube du 21 décembre 1954, et que seuls les fidèles seraient sauvés par une soucoupe volante. Le déluge ne vient pas. Au lieu d’abandonner, le groupe, qui fuyait jusque-là les journalistes, se met à les appeler et lance une intense campagne pour convaincre le plus de monde possible (Wikipédia). Festinger en tire la théorie de la dissonance cognitive et liste les conditions de ce raidissement : une conviction profonde liée à des actes, des sacrifices difficiles à défaire, une réfutation nette et reconnue, et le soutien d’un groupe. Les platistes cochent toutes les cases, ce qui éclaire d’un jour nouveau le gyroscope « détraqué » des GlobeBusters ou les résultats rejetés sur place au lac Salton.

Et pourtant, on en sort. Kyrie Irving s’est excusé publiquement. Jeran Campanella a reconnu son erreur devant ses abonnés, au pied du Soleil de minuit. Dans les deux cas, ce n’est pas l’humiliation qui a fonctionné, mais le temps, l’expérience vécue et une porte restée ouverte. Dans Behind the Curve, plusieurs scientifiques plaidaient déjà pour mieux enseigner la science plutôt que de dénigrer ceux qui en doutent (Wikipédia (en)).

La synthèse de Solène : les quatre à la fois

Manque de connaissances, défi à l’autorité, envie d’être différent ou besoin de rêver ? Solène a laissé chacun finir, comme le veut le règlement du Bureau, puis elle a tranché : « Les quatre. Et c’est justement pour ça que ça tient. »

Son raisonnement s’appuie sur la grille des chercheurs du Kent, qui classent les motivations des croyances complotistes en trois familles : comprendre le monde, s’y sentir en sécurité, et garder une image positive de soi et de son groupe (Douglas, Sutton et Cichocka, 2017). La Terre plate a ceci de redoutable qu’elle répond aux trois en même temps :

Les besoins, les promesses et leur coût
Le besoinCe que la Terre plate prometCe qu’elle coûte
ComprendreUne explication simple, qu’on croit vérifier de ses propres yeuxNe plus croire que ce qu’on voit soi-même
Se sentir en sécuritéUn monde fini, protégé par un dôme, au centre de la créationUn monde où presque tout le monde ment
Être quelqu’unLe statut d’« éveillé » face aux « moutons »La moquerie, puis l’isolement
AppartenirUne communauté soudée et un ennemi communLes proches qui n’y croient pas

« Voilà le paradoxe, a conclu Solène. C’est la croyance la plus facile à réfuter de tout notre catalogue, et l’une des plus difficiles à quitter. Parce qu’au fond, ce n’est pas la forme de la Terre qui est en jeu. C’est la place qu’on y occupe. »

La leçon vaut pour tout le monde, nous compris. Si l’on croit presque tout par procuration, alors la meilleure défense n’est pas de mémoriser plus de résultats scientifiques, mais de comprendre comment la science arrive à ses résultats : un bâton, une ombre, deux villes, et un raisonnement que chacun peut refaire. Ératosthène n’a demandé à personne de le croire sur parole. Il a donné sa méthode.

Le verdict du Bureau

Légende urbaine : FAUSSE, et doublement. La Terre est ronde, mesurée depuis Ératosthène et photographiée chaque jour depuis l’espace. Et l’idée qu’on l’aurait crue plate jusqu’à Colomb est elle-même une légende, inventée au XIXe siècle. Mais le vrai sujet de ce dossier n’était pas la forme de la planète : c’était la confiance, ce qui se passe quand elle se brise, et ce qu’il faut de patience et de respect pour la reconstruire.

Le soir de la clôture du dossier, Jean-Rémi est revenu avec une reproduction de la carte de Gleason achetée en ligne. Elle a rejoint le placard des objets, avec une étiquette : « Terre plate, 1892. Ne prouve rien. Raconte beaucoup. Ne pas jeter. »

Vous avez entendu une autre version de cette légende, ou un proche s’est laissé convaincre ? Confiez une piste au Bureau.

Sources

Histoire et Antiquité

Le mythe du Moyen Âge platiste

Platisme moderne et expériences

Mike Hughes

Célébrités

Sondages

Psychologie de la croyance

Vidéos

Auteurs et contributions

Auteurs

  • Alix Beaumont
  • Claire Vernier
  • Jean-Rémi Vasseur
  • Mathis Cordier
  • Solène Martel
  • Yvan Daurelle