Face cachée éclairée de la Lune devant le disque bleu de la Terre, vue par DSCOVR

Il suffirait de contourner la Lune pour entrer dans une nuit qui ne finit jamais. C’est du moins ce que suggère l’expression « face sombre ». Un hémisphère éclairé pour nous, un autre plongé dans le noir : l’image est facile à retenir, et franchement séduisante.

Elle est aussi fausse. La face cachée de la Lune reçoit la lumière du Soleil, comme celle que nous voyons depuis la Terre. « Cachée » décrit notre point de vue, pas son éclairage. Pour démêler la confusion, il faut regarder la Lune comme un monde qui tourne, puis suivre les images qui nous ont enfin permis d’en découvrir l’autre côté.

La face cachée de la Lune, éclairée par le Soleil, passe devant la Terre le 16 juillet 2015. NASA / équipe DSCOVR EPIC.

Cachée pour qui, exactement ?

Depuis la Terre, nous reconnaissons les mêmes grandes taches lunaires. Ce n’est pas parce que la Lune serait immobile : elle tourne sur elle-même en environ 27,3 jours, soit le temps qu’elle met à faire le tour de notre planète par rapport aux étoiles. Cette rotation dite synchrone maintient globalement le même hémisphère tourné vers nous.

On peut le comprendre sans télescope. Faites le tour d’une chaise en gardant toujours le visage orienté vers elle. Pour y parvenir, vous devrez tourner sur vous-même pendant le trajet. Une personne assise sur la chaise vous verra toujours de face ; la lampe posée dans un coin de la pièce éclairera pourtant successivement différents côtés de votre corps.

La chaise joue le rôle de la Terre, la lampe celui du Soleil. La face que l’on ne voit pas depuis la chaise n’est donc pas une face que la lumière ne peut jamais atteindre.

Quand notre Lune s’assombrit, l’autre côté prend le Soleil

Visualisation d’un mince croissant lunaire éclairé à gauche et du reste du disque dans la nuit
Visualisation scientifique d’un croissant décroissant : l’essentiel de la face tournée vers nous est alors dans la nuit.
NASA / Scientific Visualization Studio

Lors de la nouvelle lune, la face tournée vers la Terre est principalement dans la nuit ; la face opposée est largement éclairée. À la pleine lune, la situation s’inverse. Entre les deux, les phases montrent la portion éclairée que notre position nous permet d’apercevoir.

Le cycle d’une nouvelle lune à la suivante dure environ 29,5 jours. Il diffère de la période de rotation parce que le système Terre-Lune avance aussi autour du Soleil. Sur une grande partie du sol lunaire, cela se traduit par de longues journées suivies de longues nuits, chacune de l’ordre de deux semaines terrestres.

Il faut également distinguer les phases d’une éclipse. Le croissant ordinaire n’est pas dessiné par l’ombre de la Terre : nous regardons de biais un globe à moitié éclairé. L’ombre terrestre intervient lors des éclipses lunaires, comme celles qui peuvent produire une Lune de sang.

1959 : une image floue ouvre un nouveau paysage

Photographie historique granuleuse de la face cachée de la Lune prise par Luna 3
Premières images de la face cachée transmises par la sonde soviétique Luna 3 en octobre 1959.
Programme soviétique Luna 3 / archive NASA

Avant les sondes, l’autre côté de la Lune était réellement inaccessible à notre regard. Le 7 octobre 1959, la sonde soviétique Luna 3 en prend les premières photographies. L’image a vieilli : contours hésitants, contraste pauvre, détails difficiles à lire. Elle représente pourtant une ouverture immense. Pour la première fois, des humains peuvent examiner une partie de ce paysage.

Le mot « cachée » avait alors tout son sens. On ne savait pas simplement tourner un télescope terrestre dans une meilleure direction pour la voir. Il fallait envoyer un appareil au-delà du bord visible, puis ramener ses observations jusqu’à nous.

Ce document mérite d’être regardé pour ce qu’il est : un premier aperçu, avec les limites de son époque. Le comparer aux cartes plus récentes ne retire rien à l’exploit. Cela montre le chemin parcouru entre deviner quelques formes et observer un terrain avec précision.

Un autre visage, surtout beaucoup plus cratérisé

Vue détaillée de la face cachée lunaire avec de nombreux cratères, issue des observations de LRO
Vue de la face cachée construite à partir des observations de Lunar Reconnaissance Orbiter.
NASA/Goddard/Arizona State University

Les données de Lunar Reconnaissance Orbiter permettent de voir un paysage bien plus détaillé. La face cachée possède beaucoup moins de grandes plaines sombres que l’hémisphère familier. Ces « mers » lunaires sont des terrains basaltiques issus d’anciennes coulées de lave ; leur nom ne signifie pas qu’elles sont remplies d’eau.

Le contraste est frappant. D’un côté, de larges taches dont nous faisons parfois un visage. De l’autre, une surface où les cratères occupent davantage le regard. La mosaïque présentée ici rassemble des observations orbitales : elle permet de parcourir un hémisphère, plutôt que de représenter un unique instant photographié depuis un hublot.

La Lune n’a donc pas perdu ses sujets d’étude en perdant sa prétendue nuit éternelle. Les différences entre ses deux faces constituent un vrai problème d’histoire géologique. Simplement, c’est un problème que l’on explore avec des cartes, des mesures et des missions, pas avec l’idée d’un rideau noir permanent.

La photographie qui remet les mots à leur place

En juillet 2015, la caméra EPIC du satellite DSCOVR saisit un passage de la Lune devant la Terre. La couverture de cet article en montre un instant : l’hémisphère caché depuis le sol terrestre apparaît éclairé, devant notre planète bleue. L’appareil l’observe depuis environ 1,6 million de kilomètres de la Terre.

Les couleurs sont obtenues en combinant plusieurs prises à travers des filtres. La Lune se déplaçant entre ces expositions, un léger décalage coloré peut apparaître sur son bord. Ce petit détail technique est documenté par l’équipe : les images spatiales ont des méthodes de fabrication que l’on peut expliquer sans les confondre avec des scènes inventées.

Y a-t-il malgré tout des endroits toujours dans l’ombre ?

Oui, mais il s’agit d’un autre phénomène. Près des pôles, le fond de certains cratères reste à l’abri de la lumière directe du Soleil. L’inclinaison de l’axe lunaire et le relief permettent à ces zones de demeurer extrêmement froides. Elles intéressent notamment les chercheurs pour la présence de glace.

Ces poches d’ombre ne recouvrent pas un hémisphère entier et ne définissent pas la face cachée. La réponse à la croyance est donc simple : l’autre côté de la Lune connaît lui aussi le jour et la nuit. Il nous est caché depuis la Terre ; il n’est pas caché au Soleil.

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Sources & références

Auteurs et contributions

Auteurs

  • Yvan Daurelle