Paysage et créatures imaginaires du canular lunaire — lithographie historique

Image à la une : lithographie du canular lunaire — Benjamin Henry Day (1810-1889) · Source et statut de l’œuvre

Le 25 août 1835, The Sun, un quotidien populaire de New York, publie le premier épisode d’une série extraordinaire. Grâce à un télescope géant installé au cap de Bonne-Espérance, le célèbre astronome britannique John Herschel aurait observé la Lune comme personne avant lui. En six articles, les lecteurs découvrent des forêts, des océans, des licornes, des castors qui marchent sur deux pattes et des humanoïdes ailés baptisés « Vespertilio-homo » : les hommes-chauves-souris. Tout est faux, et Herschel n’est au courant de rien. Pour une fois, le Bureau enquête sur une légende vraie, puisque le canular a bel et bien existé. Il reste à savoir qui l’a écrit, pourquoi, et surtout combien de lecteurs y ont réellement cru.

Qui a enquêté sur ce dossier

Tout est parti d’un catalogue de libraire ancien qu’Alix feuilletait au café. Entre deux éditions originales, une ligne l’a fait sursauter : Découvertes dans la Lune, faites au cap de Bonne-Espérance, Lyon, 1835, attribué à l’astronome John Herschel. Prix : 600 euros. Elle a posé le catalogue ouvert sur la grande table. Jean-Rémi a proposé de l’acheter avec la caisse du café. La proposition a été rejetée à l’unanimité moins une voix.

Yvan connaissait l’histoire : en 1835, un journal de New York avait fait croire à ses lecteurs qu’on avait découvert des hommes-chauves-souris sur la Lune. Pour une fois, le Bureau n’avait pas à se demander si la légende était vraie. Le canular a bel et bien existé. Mais en creusant, l’équipe a vite compris que ce vrai canular traîne derrière lui sa propre collection de légendes.

L’équipe s’est réparti le travail :

  • Yvan Daurelle, archives : les articles du Sun, la presse new-yorkaise de 1835 et les rééditions.
  • Alix Beaumont, documents : la correspondance de la famille Herschel, les aveux de l’auteur et les éditions françaises.
  • Claire Vernier, récits oraux : la façon dont l’histoire a été racontée et enjolivée depuis bientôt deux siècles.
  • Solène Martel, psycholinguistique : ce qui, dans le texte, rendait le récit si crédible.
  • Mathis Cordier, audiovisuel : les lithographies vendues à l’époque et le film de la nuit d’observation.
  • Jean-Rémi Vasseur, terrain et objets : le télescope de la cave et la vérification sur le terrain, enfin, sur la Lune.

Comme pour chaque dossier, nos repères (Documenté, À recouper, Non établi) sont expliqués sur la page nos méthodes.

Août 1835 : six articles en une du Sun

Un journal à un penny

Un vendeur du Sun et le canular lunaire — illustration historique
Un vendeur du Sun et le canular lunaire — illustration historique
Auteur non identifié · Source · Domaine public

The Sun a été fondé à New York en 1833 par Benjamin Day. Il coûte un penny, quand les autres quotidiens de la ville en valent six (Mental Floss). Il est vendu à la criée par des petits vendeurs de rue et raconte les incendies, les meurtres et les scandales à un lectorat d’ouvriers et d’immigrés (JSTOR Daily). C’est la « presse à un sou », qui vit de ses ventes au numéro.

Un décor bien réel

Le canular s’appuie sur des faits vrais. John Herschel, l’un des astronomes les plus célèbres de son temps, s’est bien installé au cap de Bonne-Espérance, en Afrique du Sud, en janvier 1834 (History). Il y cartographie le ciel de l’hémisphère Sud et catalogue les nébuleuses (Smithsonian Libraries). L’été 1835, la comète de Halley, qu’on n’avait plus vue depuis 1759, provoque une véritable fièvre de l’astronomie. À New York, on paie six cents pour regarder dans un télescope installé dans le parc de l’hôtel de ville (Science Friday).

Une fausse source très sérieuse

Le 21 août 1835, The Sun annonce des révélations reprises d’un journal écossais. La série, intitulée « Great Astronomical Discoveries » (« Grandes découvertes astronomiques »), commence le 25 août. Elle se présente comme tirée d’un supplément de l’Edinburgh Journal of Science et racontée par un certain docteur Andrew Grant, compagnon de voyage de Herschel (Wikipédia (en)). Le détail qui tue : cette revue ne paraissait plus sous ce titre depuis 1833 (Linda Hall Library), et Andrew Grant n’a jamais existé.

Le feuilleton, épisode par épisode

Les six épisodes du canular de la Lune publiés du 25 au 31 août 1835
Le feuilleton du Sun en six épisodes — schéma repris du dossier

Le premier article décrit un télescope de science-fiction : une lentille de 24 pieds de diamètre, environ 7 mètres, pesant 7 tonnes (Wikipédia (en)), un grossissement de 42 000 fois, et un observatoire installé à 35 miles du Cap (Mental Floss). Un projecteur à « oxyhydrogène » renverrait les images sur un mur, comme au cinéma avant l’heure (The Conversation). Ensuite, chaque jour apporte son lot de merveilles. La série se termine par une pirouette : le télescope, laissé dans une mauvaise position, concentre les rayons du Soleil comme une loupe et met le feu à l’observatoire. Plus d’observations possibles, et donc plus de vérifications.

Documenté : les six articles publiés par The Sun à partir du 25 août 1835, attribués à Herschel et présentés comme tirés d’une revue écossaise.

À recouper : la répartition exacte des découvertes entre les épisodes, qui varie d’une source à l’autre. Notre schéma suit les dates confirmées par plusieurs sources (25, 26, 28 et 31 août).

Le bestiaire lunaire

Claire a lu les six articles à voix haute, un soir, autour de la grande table. À chaque nouvel animal, Jean-Rémi l’ajoutait sur une grande feuille intitulée « Faune de la Lune ». Il a fallu en scotcher une deuxième.

Des paysages d’abord

Avant les animaux, le récit installe un décor : des forêts, des océans et des plages (Wikipédia (en)), des lacs, des cavernes couleur rubis et des pyramides (Science Friday), des gisements de minéraux précieux (The Conversation). La Lune du Sun ressemble à une Terre en plus exotique.

Forêts, cavernes de rubis et animaux extraordinaires : évocation imaginaire de la Lune du canular de 1835 — illustration créée avec l’IA
Forêts, cavernes de rubis et animaux extraordinaires : évocation imaginaire de la Lune du canular de 1835 — illustration créée avec l’IA

La faune

Le bestiaire inventé par le Sun
CréatureCe qu’en dit le Sun
Un bovin brun proche du bisonÉpaules bossues, longs poils, et une sorte de repli de peau au-dessus des yeux
Une « monstrueuse » chèvre bleueLes mâles portent une seule corne, comme une licorne
Des zèbres miniatures et des licornesCités parmi les grands animaux des plaines
Des pélicans, des grues et des poissonsLa faune des lacs et des rivages
Des ours à cornes, des élans et des rennesLa faune des forêts
Le « castor bipède »Sans queue, il marche sur deux pattes, porte ses petits dans ses bras et vit dans des huttes d’où s’échappe de la fumée. Il maîtrise donc le feu.
Les « Vespertilio-homo »Des humanoïdes d’environ 1,20 m, au pelage cuivré et aux ailes membraneuses, qui conversent entre eux

Sources du tableau : Smithsonian Libraries, Astronomy, Mental Floss et JSTOR Daily.

Les castors bipèdes du récit fictif de 1835 et leurs huttes — illustration créée avec l’IA
Les castors bipèdes du récit fictif de 1835 et leurs huttes — illustration créée avec l’IA

Les hommes-chauves-souris, vedettes du feuilleton

Un Vespertilio-homo imaginé dans une édition napolitaine de 1836 — illustration du canular
Un Vespertilio-homo imaginé dans une édition napolitaine de 1836 — illustration du canular
Lock (?) Naples · Source · Domaine public

Les Vespertilio-homo, littéralement les « hommes-chauves-souris » en latin, arrivent au quatrième épisode. Ils vont nus et se réunissent dans des temples triangulaires (The Conversation). Le dernier article décrit une variété plus grande, qui mange des fruits de manière « plutôt grossière » (Mental Floss). Pour Solène, le choix n’a rien d’innocent : ces créatures sont présentées comme des êtres heureux et innocents, une pique adressée aux prédicateurs qui peuplaient les planètes de créatures pieuses. On y reviendra.

Des images pour y croire

Mathis s’est penché sur les illustrations. Les articles du Sun n’en contenaient pas, mais le journal a vendu à part des lithographies des animaux lunaires. En 1836, une édition italienne, Altre scoverte fatte nella luna dal Sigr. Herschel, propose des lithographies en couleur signées Leopoldo Galluzzo (Linda Hall Library). On y voit des hommes ailés. « C’est l’équivalent d’une capture d’écran virale, a résumé Mathis. L’image arrive après le texte, et c’est elle qu’on retient. »

Une représentation historique des paysages et habitants imaginaires du canular lunaire
Une représentation historique des paysages et habitants imaginaires du canular lunaire
Thierry Frères · Source · Domaine public

Documenté : le bestiaire publié par le Sun, licornes, castors bipèdes et hommes-chauves-souris compris, et les lithographies vendues à l’époque.

À recouper : certains détails, comme la taille des hommes-chauves-souris, que les résumés modernes ne rapportent pas tous de la même façon.

L’auteur du canular : Richard Adams Locke

Les articles n’étaient pas signés, ou plutôt, ils étaient signés par un homme qui n’existait pas. Alix a donc mené l’enquête sur le vrai auteur.

Un journaliste cultivé et engagé

Portrait gravé de Richard Adams Locke, auteur du canular
Portrait gravé de Richard Adams Locke, auteur du canular
Augustus Robin · Source · Domaine public

Richard Adams Locke (1800-1871) est journaliste au Sun en 1835 (The Conversation). Il a étudié à l’université de Cambridge (History) et se présente comme un abolitionniste et un réformateur (Science Friday). Il meurt le 16 février 1871 et repose à Staten Island, à New York (Linda Hall Library).

Pourquoi il l’a fait

Deux motifs reviennent dans toutes les sources. Le premier est commercial : un feuilleton sensationnel fait vendre un journal qui vit de ses ventes au numéro. Le second est satirique : Locke voulait se moquer de l’astronomie spéculative et montrer comment la religion pouvait déformer la science (Wikipédia (en)). Sa cible principale est un pasteur écossais très lu aux États-Unis, Thomas Dick, qui affirmait que la Lune comptait des milliards d’habitants (Linda Hall Library). Locke a aussi pu s’inspirer d’un article publié en 1824 par l’astronome allemand Franz von Paula Gruithuisen, qui prétendait avoir repéré des traces d’habitants sur la Lune (Wikipédia (en)).

Des aveux en plusieurs temps

Page de titre de The Moon Hoax, réédition de 1859
Page de titre de The Moon Hoax, réédition de 1859
Richard Adams Locke, Joseph Nicolas Nicollet · Source · Domaine public

Locke commence par nier. Il ne cède pas, même quand le courrier venu d’Europe confirme en septembre que tout est inventé (Mental Floss). Il reconnaît être l’auteur en 1840, dans une lettre à l’hebdomadaire New World (Wikipédia (en)), en expliquant qu’il visait les théologiens comme Thomas Dick. Entre-temps, après avoir quitté le Sun en 1836, il signe déjà certains textes en se présentant comme « l’auteur du canular de la Lune » (Mental Floss). En 1859, il réédite les six articles en un volume intitulé The Moon Hoax (Clements Library).

Les faux suspects

Ce ne serait pas une vraie légende sans fausses pistes. Des rumeurs ont attribué le texte à l’astronome Jean-Nicolas Nicollet ou au journaliste Lewis Gaylord Clark. Aucune preuve sérieuse ne les soutient, et Nicollet se trouvait dans le Mississippi au moment de la publication (Wikipédia (en)).

Le pasteur répond

Thomas Dick n’a pas apprécié. Dans son livre Celestial Scenery, en 1838, il reproche à l’auteur son mépris des faits et appelle au respect de la vérité. Locke réplique en défendant sa satire des « spéculations grossières » du pasteur. Le patron du New York Herald, James Gordon Bennett, finira par saluer en Locke l’inventeur du « roman scientifique » (The Conversation).

Documenté : Richard Adams Locke est l’auteur du canular, qu’il a reconnu en 1840 et revendiqué ensuite.

À recouper : la date et la forme de ses aveux. Selon les sources, il s’agit d’une lettre publique à un journal ou d’une lettre privée. Un libraire affirme même qu’il n’a jamais reconnu les faits.

John Herschel, l’astronome embarqué malgré lui

Dans cette histoire, il y a un homme qui n’a rien demandé : celui dont le nom fait vendre le journal. Alix a retrouvé sa trace dans la correspondance familiale.

Ce que Herschel faisait vraiment au Cap

Sir John Herschel arrive au cap de Bonne-Espérance en janvier 1834 pour y installer un observatoire (History). Il y observe le ciel de l’hémisphère Sud jusqu’en 1838 (Édition originale), catalogue les nébuleuses (Smithsonian Libraries) et suit la comète de Halley. Il observe aussi la Lune, en janvier 1835 (Astronomy). Mais avec un télescope bien réel, sans lentille de 7 tonnes et sans hommes-chauves-souris au bout.

Le télescope de John Herschel à Feldhausen, au cap de Bonne-Espérance — gravure historique
Le télescope de John Herschel à Feldhausen, au cap de Bonne-Espérance — gravure historique
George Henry Ford; Sir John Frederick William Herschel, 1st Baronet; Smith, Elder and Co · Source · Domaine public

Amusé, puis agacé

Portrait de John Herschel, l’astronome dont le nom fut utilisé dans le canular
Portrait de John Herschel, l’astronome dont le nom fut utilisé dans le canular
Auteur non identifié · Source · Domaine public

Quand il découvre l’histoire, Herschel commence par s’en amuser. Il remarque que ses vraies observations ne pourront jamais être aussi passionnantes (Wikipédia (en)). Sa femme, Margaret, écrit en 1836 à la tante de son mari que c’est « un très habile morceau d’imagination », et qu’il est dommage que ce ne soit pas vrai (Clements Library).

Le ton change ensuite. Des lecteurs convaincus lui écrivent et lui posent des questions sur la vie lunaire (Astronomy). En 1837, dans un post-scriptum à la même tante, il se plaint d’être harcelé à ce sujet « en anglais, en français, en italien et en allemand ! » (Clements Library). Le point d’exclamation est de lui.

Alix a noté dans la marge : « Sans doute l’un des premiers scientifiques harcelés à cause d’une fausse information virale. Quatre langues, et pas encore de réseaux sociaux. »

Documenté : Herschel n’a jamais prétendu avoir vu de la vie sur la Lune, et sa correspondance montre qu’il a d’abord ri du canular avant d’en être agacé.

À recouper : le moment exact où Herschel a découvert l’affaire, depuis l’Afrique du Sud, que les sources consultées ne précisent pas.

Combien de lecteurs y ont vraiment cru ?

C’est ici que le dossier a pris un tour inattendu. Claire a comparé les récits modernes du canular et a remarqué qu’ils ne racontent pas tous la même histoire. Plus on s’éloigne de 1835, plus les chiffres grossissent et plus les anecdotes deviennent savoureuses. « On enquête sur un vrai canular, a-t-elle résumé, et on tombe sur des légendes à l’intérieur. »

Le succès du Sun : des chiffres qui dansent

Les chiffres du succès selon les sources
Ce qu’on mesureLe chiffreLa source
Lecteurs du Sun avant le canularEnviron 15 000Mental Floss
Tirage après le canularPlus de 17 000Science Friday
Tirage après le canular19 360, « le journal le plus lu au monde »JSTOR Daily
Lecteurs revendiqués deux ans plus tard30 000Mental Floss
Brochure reprenant le récit40 000 exemplairesJSTOR Daily
Brochure reprenant le récit60 000 exemplaires en un moisMental Floss

Le succès est réel : le journal s’arrache et les tirages augmentent. Mais Wikipédia souligne que l’idée d’une hausse spectaculaire et durable des ventes a été exagérée (Wikipédia (en)).

Chiffres de tirage du Sun et de la brochure : estimations différentes selon les sources
Les chiffres cités dans le dossier, avec leurs sources respectives et des échelles distinctes

Les lecteurs : convaincus, mais pas longtemps

Selon des témoignages de l’époque, la plupart des lecteurs y ont cru au début (JSTOR Daily). Edgar Allan Poe estimait que « pas une personne sur dix » ne mettait le récit en doute (Science Friday). Le chercheur István Kornél Vida nuance : on y a cru, mais pendant une courte période. Et une fois la supercherie connue, beaucoup ont affirmé l’avoir devinée depuis le début (JSTOR Daily).

Les anecdotes trop belles

Les professeurs de Yale. Selon le site History, une délégation de scientifiques de l’université Yale serait venue à New York réclamer l’article original de la revue écossaise. Les employés du Sun les auraient renvoyés de l’imprimerie à la rédaction, et inversement, jusqu’à ce qu’ils repartent bredouilles (History). Science Friday cite les noms des astronomes Elias Loomis et Denison Olmsted, mais présente l’épisode comme « une légende » (Science Friday). JSTOR Daily se contente de dire que des professeurs et des étudiants de Yale attendaient avec impatience l’épisode suivant.

Des Bibles pour les hommes-chauves-souris. Des missionnaires se seraient demandé comment faire parvenir des Bibles aux habitants de la Lune (JSTOR Daily). L’anecdote est reprise partout. Le Bureau n’a trouvé aucun document d’époque qui la confirme.

La fin du feuilleton

C’est un concurrent, le Herald de James Gordon Bennett, qui dénonce le premier la supercherie, à la fin du mois d’août 1835, en relevant les contradictions du récit (Science Friday). Le 16 septembre 1835, le Sun admet que les articles sont inventés, sans jamais publier de démenti formel (Wikipédia (en)). L’histoire a déjà traversé l’Atlantique : des brochures paraissent en 1835 et 1836 en anglais, en français, en allemand et en italien (Linda Hall Library). En France, une traduction est publiée à Lyon dès 1835 (Édition originale).

Documenté : le succès du feuilleton, ses rééditions en plusieurs langues et la dénonciation du canular par un journal concurrent dès la fin août 1835.

À recouper : les chiffres de vente, qui varient selon les sources, la visite des professeurs de Yale, et l’aveu du Sun le 16 septembre, que la Linda Hall Library conteste. Un libraire affirme aussi que le socialiste français Victor Considérant s’est laissé prendre et a publié une édition commentée en 1836. Le Bureau n’a pas pu le vérifier.

Non établi : les missionnaires prêts à envoyer des Bibles sur la Lune.

Edgar Allan Poe, le rival vexé

Yvan avait gardé ce chapitre pour la fin, parce qu’il y croise un nom que tout le monde connaît. En 1835, Edgar Allan Poe n’est pas encore célèbre. Et il est furieux.

Un voyage sur la Lune, deux mois plus tôt

Edgar Allan Poe vers 1849 — daguerréotype restauré
Edgar Allan Poe vers 1849 — daguerréotype restauré
Auteur non identifié; Restored by Yann Forget and Adam Cuerden · Source · Domaine public

En juin 1835, Poe publie dans le Southern Literary Messenger une nouvelle intitulée « The Unparalleled Adventure of One Hans Pfaall » (« L’aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaall »). Un aventurier y voyage jusqu’à la Lune en ballon et en revient (JSTOR Daily). Le ballon est fabriqué avec de vieux journaux. Le récit passe presque inaperçu (Mental Floss). Deux mois plus tard, le Sun fait un triomphe avec une autre histoire lunaire.

L’accusation de plagiat

Poe accuse Locke de lui avoir volé son idée (Wikipédia (en)). Locke ne reconnaît jamais d’influence (Mental Floss). Poe finit par accepter publiquement l’explication de Locke, qui affirme ne pas avoir lu « Hans Pfaall » (Science Friday). Pour Wikipédia, le canular de Poe a moins bien marché à cause de son ton satirique et comique (Wikipédia (en)). Locke, lui, avait joué la carte du sérieux scientifique.

La leçon retenue

Le plus intéressant, pour Solène, c’est ce que Poe en a tiré. Il a compris que les détails précis et le vocabulaire technique rendent un récit crédible. Il parlera plus tard de « la puissante magie de la vraisemblance » (Science Friday). En 1844, il met la leçon en pratique. L’Extra Sun, toujours dirigé par Locke, publie le récit inventé par Poe d’une traversée de l’Atlantique en ballon en trois jours (JSTOR Daily). Ce texte est resté dans l’histoire sous le nom de « canular du ballon ». Les deux rivaux se retrouvent donc réunis dans le même journal.

Le voyage imaginaire de Hans Pfaall en ballon, illustré au XIXe siècle
Le voyage imaginaire de Hans Pfaall en ballon, illustré au XIXe siècle
Frédéric Lix ou Yan’ Dargent · Source · Domaine public

Jean-Rémi a voulu savoir si Poe avait au moins touché des droits d’auteur sur les hommes-chauves-souris. Réponse d’Alix : non.

Documenté : la nouvelle de Poe publiée en juin 1835, son accusation de plagiat et le « canular du ballon » paru en 1844 dans un journal dirigé par Locke.

À recouper : l’influence réelle de « Hans Pfaall » sur Locke, qui l’a toujours niée.

Pourquoi on y a cru en 1835 : l’analyse de Solène

Solène a laissé tout le monde rire des castors bipèdes. Puis elle a rappelé une chose : « Les lecteurs de 1835 n’étaient pas plus naïfs que nous. Ils avaient de très bonnes raisons d’y croire. »

Un public déjà convaincu que la Lune était habitée

Portrait de Thomas Dick, le savant et pasteur visé par la satire
Portrait de Thomas Dick, le savant et pasteur visé par la satire
Auteur non identifié · Source · Domaine public

Dans les années 1830, l’idée que d’autres mondes sont habités n’a rien d’extravagant. Le pasteur écossais Thomas Dick, très lu aux États-Unis, a calculé que la Lune compterait 4 milliards d’habitants (JSTOR Daily). Dans The Christian Philosopher, en 1823, il prédisait qu’on détecterait la vie lunaire dès que les télescopes seraient assez puissants (The Conversation). Le Sun n’a donc pas inventé l’idée : il a annoncé que la prédiction venait de se réaliser.

Un vrai savant, au bout du monde

Le récit s’appuie sur un nom célèbre et sur une expédition bien réelle. Mieux, Herschel se trouve à l’autre bout du monde, et il faut attendre le courrier venu d’Europe, en septembre, pour confirmer que tout est faux (Mental Floss). Pendant des semaines, personne ne peut vérifier. La fausse revue écossaise ajoute une caution savante, et le télescope qui brûle à la fin empêche toute nouvelle observation.

La « magie de la vraisemblance »

Le texte est bourré de chiffres précis : une lentille de 7 tonnes, un grossissement de 42 000 fois, un observatoire à 35 miles du Cap. C’est exactement ce que Poe appellera « la puissante magie de la vraisemblance » (Science Friday). Pour Solène, le ton fait le reste : le narrateur décrit des licornes avec le sérieux d’un rapport scientifique. Plus le détail est précis, moins on pense à le vérifier.

Le bon moment et le bon format

L’été 1835, la comète de Halley a lancé une mode de l’observation du ciel (Science Friday). Le feuilleton, lui, entretient le suspense : chaque matin apporte une découverte plus spectaculaire que la veille. Et la presse à un sou touche, pour la première fois, un très large public.

Une satire trop réussie

Le plus ironique, c’est que Locke voulait se moquer de ceux qui croyaient à la vie lunaire. Pour le chercheur István Kornél Vida, la satire a échoué « parce qu’elle était trop bonne » (JSTOR Daily). Les lecteurs visés par la moquerie y ont vu une confirmation.

Les ressorts du canular, hier et aujourd’hui
IngrédientEn 1835Son équivalent aujourd’hui
Une croyance déjà répandueLa Lune habitée selon Thomas DickUne théorie qui circule déjà en ligne
Une autorité célèbreJohn HerschelUn expert ou une institution cités sans leur accord
Une source impossible à vérifierUne revue écossaise disparueUn lien mort ou un « rapport confidentiel »
Des détails chiffrés7 tonnes, 42 000 foisDes statistiques précises sans origine
Des imagesLes lithographies vendues à partUne image créée ou retouchée
Un délai de vérificationLe courrier transatlantiqueLe temps qu’il faut pour qu’un démenti circule

Solène a conclu : « Locke a écrit le mode d’emploi de la fausse information virale, cent soixante ans avant Internet. Il n’y manque que le bouton Partager. »

Non établi : la comparaison avec la désinformation d’aujourd’hui est une lecture du Bureau, pas une conclusion des historiens cités.

Le test du Bureau : une nuit au télescope

Un dossier sur la Lune sans regarder la Lune, ce n’était pas possible. Jean-Rémi est donc descendu à la cave et en est remonté avec une lunette astronomique d’amateur, couverte de poussière, dont personne ne savait qui l’avait apportée. Il a annoncé qu’il allait « vérifier les castors ».

Un soir d’octobre 2026, quelque part en France
Un soir d’octobre 2026, quelque part en France

Le protocole

Rendez-vous un soir de Lune bien visible, sur le balcon du Bureau. Mathis filme l’oculaire avec son téléphone. Claire tient le carnet d’observation. Yvan a fait le calcul pour comparer : la lentille du Sun mesurait 24 pieds, environ 7 mètres. Celle de la lunette de la cave fait à peine la largeur d’une main.

Le carnet d’observation

  • 21 h 10 : la Lune entre dans le champ. Jean-Rémi recule d’un pas : « Elle bouge ! » C’est la rotation de la Terre. Il faut recentrer toutes les minutes.
  • 21 h 25 : des cratères par dizaines, des montagnes dont on voit l’ombre, et de grandes plaines sombres qu’on appelle encore des « mers ». Pas d’eau, pas de forêt.
  • 21 h 40 : Jean-Rémi signale « une forme qui ressemble à une aile ». Solène lui rappelle qu’on voit aussi un lapin, un visage ou une femme dans la Lune selon les pays. Notre cerveau cherche des formes familières partout.
  • 21 h 55 : Jean-Rémi demande si la lunette pourrait, elle aussi, mettre le feu au Bureau en la tournant vers le Soleil. Alix remet aussitôt le capuchon. C’est le seul passage sérieux du test : il ne faut jamais pointer une lunette ou des jumelles vers le Soleil sans un filtre prévu pour, sous peine de graves lésions aux yeux.
  • 22 h 05 : fin de l’observation. Bilan : zéro licorne, zéro castor, zéro homme-chauve-souris. Un rhume pour Jean-Rémi.

Ce qu’on sait aujourd’hui

Empreinte de botte photographiée sur le sol lunaire pendant Apollo 11
Empreinte de botte photographiée sur le sol lunaire pendant Apollo 11
NASA / Buzz Aldrin · Source · Domaine public

Les lecteurs de 1835 ne pouvaient pas vérifier. Nous, si. La Lune n’a ni atmosphère respirable, ni eau liquide à sa surface, et les astronautes qui s’y sont posés à partir de 1969 n’y ont trouvé aucune trace de vie. Mathis a monté sa vidéo avec, en fond sonore, la lecture du quatrième épisode du Sun par Claire. Le contraste entre les deux suffit à résumer le dossier.

Non établi : notre soirée au télescope est un jeu, pas une expérience scientifique. Elle montre simplement ce que n’importe qui peut voir avec un petit instrument.

Buzz Aldrin sur la Lune pendant la mission Apollo 11, en juillet 1969
Buzz Aldrin sur la Lune pendant la mission Apollo 11, en juillet 1969
Neil A. Armstrong · Source · Domaine public

Le verdict du Bureau

Le dossier a été refermé un soir de pleine Lune, autour de la grande table. Jean-Rémi avait encore sa feuille « Faune de la Lune » sous le bras.

Le verdict du Bureau sur le canular de la Lune
Ce qu’on raconteVerdictCe qu’on sait
Un journal new-yorkais a annoncé la découverte de vie sur la Lune en 1835VraiSix articles du Sun, à partir du 25 août 1835
Les articles décrivaient des hommes-chauves-sourisVraiLes Vespertilio-homo, au quatrième épisode, avec des licornes et des castors bipèdes
L’astronome John Herschel était dans le coupFauxIl n’était au courant de rien, et l’affaire l’a d’abord amusé, puis agacé
Le Sun est devenu le journal le plus lu au mondeÀ recouperLa hausse des ventes est réelle, mais les chiffres varient et son ampleur est discutée
Tout le monde y a cruExagéréBeaucoup de lecteurs y ont cru au début, mais pas longtemps
Des professeurs de Yale sont venus vérifier au journalÀ recouperRaconté comme un fait par certains, qualifié de légende par d’autres
Des missionnaires voulaient envoyer des Bibles sur la LuneNon établiAucun document d’époque trouvé
Edgar Allan Poe a accusé l’auteur de plagiatVraiIl a ensuite accepté la version de Locke

Légende urbaine : VRAIE. En août 1835, un journal de New York a bien fait croire à une partie de ses lecteurs qu’un célèbre astronome avait découvert des licornes, des castors bipèdes et des hommes-chauves-souris sur la Lune. L’auteur, Richard Adams Locke, voulait vendre du papier et se moquer des prédicateurs qui peuplaient le ciel. Il a surtout inventé, sans le vouloir, l’un des premiers grands canulars médiatiques. Mais le Bureau a aussi trouvé autre chose : l’histoire du canular a elle-même été enjolivée. Les chiffres de vente grossissent, les professeurs de Yale courent d’un bureau à l’autre, des missionnaires préparent des Bibles. Une légende vraie, entourée de petites légendes.

La lunette de la cave a rejoint le placard des objets, avec son étiquette :

Lunette astronomique d’amateur, origine inconnue. Trouvée dans la cave. Lentille nettement plus légère que 7 tonnes. A observé zéro licorne et zéro homme-chauve-souris. Ne jamais pointer vers le Soleil (rappel pour Jean-Rémi). Ne pas jeter.

Vous connaissez un autre canular célèbre, ou une légende venue des étoiles ? Confiez une piste au Bureau.

Sources

Le canular et son histoire

Locke, Herschel et les éditions anciennes

Études citées par JSTOR Daily

  • István Kornél Vida, « The “Great Moon Hoax” of 1835 », Hungarian Journal of English and American Studies, vol. 18, n° 1-2, 2012, p. 431-441.
  • Carlo Martinez, « E. A. Poe’s “Hans Pfaall,” the Penny Press, and the Autonomy of the Literary Field », The Edgar Allan Poe Review, vol. 12, n° 1, 2011, p. 6-31.

Auteurs et contributions

Auteurs

  • Alix Beaumont
  • Claire Vernier
  • Jean-Rémi Vasseur
  • Mathis Cordier
  • Solène Martel
  • Yvan Daurelle