Une peluche Labubu examinée à la loupe sur une table de travail
Une Labubu violette et bleue de la série Big into Energy
Labubu « Luck », série Big into Energy : visuel officiel Pop Mart montrant les oreilles et le sourire caractéristiques
POP MART / THE MONSTERS / Kasing Lung · Source · Droits réservés

Des oreilles de lapin, de grands yeux ronds et un sourire plein de petites dents pointues. En 2025, la Labubu est partout : accrochée aux sacs de luxe des stars, arrachée dans les files d’attente des magasins Pop Mart, revendue à prix d’or sur internet. Et puis, à l’été, une rumeur s’est répandue sur TikTok : cette peluche serait en réalité l’incarnation d’un démon antique, Pazuzu, celui de L’Exorciste.

En quelques semaines, des internautes ont brûlé leurs poupées, d’autres les ont fait bénir à l’église, et des autorités ont même interdit leur vente. Au Bureau, on a voulu comprendre comment un porte-clés en peluche s’était retrouvé accusé de possession démoniaque. On a remonté la piste jusqu’à un illustrateur hongkongais installé en Belgique, un démon mésopotamien vieux de plus de deux mille cinq cents ans et une équipe d’enquêteurs qui a, elle aussi, fini par acheter une Labubu.

Qui a enquêté sur ce dossier

Une vitrine remplie de peluches présentées sous le nom Labubu
Une vitrine proposant des peluches sous le nom Labubu — photo de contexte, sans authentification des produits
Sandor Somkuti · Source · CC BY-SA 4.0

Le dossier est arrivé par le courrier. Une lectrice nous a écrit pour nous demander si elle devait s’inquiéter : sa fille de douze ans refusait de dormir depuis qu’une camarade lui avait montré une vidéo expliquant que sa Labubu était « habitée ». Claire a lu la lettre à voix haute autour de la grande table. Mathis a sorti son téléphone : « Des vidéos comme ça, il y en a des centaines. » Alix a posé son café : « Alors on commence par la première. »

  • Alix Beaumont (documents anciens) s’est chargée de Pazuzu, le vrai, celui des tablettes et des amulettes mésopotamiennes.
  • Mathis Cordier (audiovisuel) a remonté le fil des vidéos TikTok, de la toute première à la plus virale, et s’est penché sur l’image de Pazuzu qui a tout déclenché.
  • Yvan Daurelle (archives) a daté chaque étape de la rumeur et suivi les interdictions de vente.
  • Claire Vernier (récits oraux) a reconstitué le parcours de Kasing Lung, le créateur des Labubu.
  • Solène Martel (psycholinguistique) s’est demandé pourquoi les jouets à la mode finissent si souvent accusés du pire.
  • Jean-Rémi Vasseur (terrain) a fait la queue devant une boutique pour acheter une Labubu. Il est rentré avec un léger traumatisme et une figurine.

Fidèles à nos méthodes, on a sourcé chaque affirmation : tout est listé en fin d’article.

D’où viennent les Labubu ?

Avant de chercher un démon, Claire a voulu connaître le père. Et l’histoire de Kasing Lung n’a rien de satanique. Elle a plutôt tout d’un conte.

Un enfant de Hong Kong qui lisait des contes nordiques

Kasing Lung lors de son exposition à Hong Kong en 2017
Kasing Lung lors de l’exposition De Kleuren Monsters à Hong Kong, en 2017
TOYSTV · Source · CC BY 3.0

Kasing Lung naît le 31 décembre 1972 à Hong Kong. Ses parents ont émigré à Utrecht, aux Pays-Bas, où ils tiennent un restaurant chinois ; lui grandit d’abord chez ses grands-parents, puis rejoint ses parents en 1978. Il parle mal le néerlandais et doit redoubler sa première année d’école. C’est là qu’un enseignant lui conseille de lire des livres illustrés sur le folklore et la mythologie nordiques. Ces histoires de créatures des forêts vont nourrir tout son imaginaire (Wikipédia (en)).

Après des études d’art et quelques années comme illustrateur à Hong Kong, il s’installe en Belgique en 2003 et illustre des livres pour enfants chez l’éditeur De Eenhoorn (Wikipédia (en)). Claire a noté les titres avec amusement : Lizzy wil dansen, Lizzy leert zwemmen, Max is niet moe. « Lizzy veut danser, Lizzy apprend à nager. On a vu des CV plus inquiétants. »

Des « monstres » inspirés des elfes

Une installation Labubu dans un centre commercial de Pékin
Boutique éphémère Labubu au centre commercial Beijing apm, en juin 2025
中国新闻社 · Source · CC BY 4.0

Vers 2015, il crée une série de personnages baptisée The Monsters : de petits elfes à tête d’animal, aux expressions exagérées, inspirés de ce folklore nordique qui l’a marqué enfant. Labubu en fait partie. Les premières figurines sont fabriquées par la marque hongkongaise How2Work (Wikipédia (en)). Il publie aussi plusieurs livres illustrés, dont The Monsters Trilogy en 2019 (Wikipédia (en)).

La même année, en 2019, il signe une licence exclusive avec Pop Mart, une entreprise chinoise spécialisée dans les figurines de collection, qui devient le seul fabricant et vendeur des Labubu (Wikipédia (en)).

Claire a refermé son carnet : « Le dossier commence mal pour la théorie du démon. Le créateur dit s’être inspiré d’elfes de contes pour enfants. Et l’homme qui les dessine a passé des années à illustrer des livres où une petite fille apprend à faire du vélo. »

Documenté : les Labubu ont été créées par Kasing Lung, qui s’inspire du folklore nordique et de ses elfes.

2025 : une peluche devenue phénomène mondial

La boutique Pop Mart Wacky Mart au Dusit Central Park à Bangkok
Pop Mart au Dusit Central Park, à Bangkok, en septembre 2025 : l’univers Labubu mis en scène en boutique
Chainwit. · Source · CC BY 4.0

Pour comprendre la rumeur, Yvan a d’abord mesuré l’ampleur de la mode. Et les chiffres donnent le vertige.

Une star, un porte-clés, et tout bascule

Un distributeur automatique Pop Mart en Californie
Un distributeur Pop Mart à Cerritos, en Californie : une autre façon de vendre les figurines de collection
Thelabubucollector · Source · CC BY 4.0

En avril 2024, Lisa, chanteuse du groupe coréen Blackpink, est photographiée avec un porte-clés Labubu. La tendance démarre en Thaïlande et en Asie du Sud-Est, puis gagne le monde entier. Rihanna, Cher ou encore Dua Lipa en accrochent à leurs sacs (Wikipédia (en), Arab News).

Le secret du succès tient aussi dans l’emballage. Les Labubu sont vendues en « boîtes surprises » : on ne sait pas quel modèle on achète avant d’ouvrir le carton, et chaque série cache une figurine « secrète » très rare (Wikipédia (en)). Pour la psychologue Rim Ajjour, interrogée par Arab News, ce système peut provoquer une décharge de dopamine comparable à celle des jeux d’argent (Arab News).

Les chiffres de la folie

Les chiffres du phénomène Labubu
Ce qu’on saitLe chiffre
Chiffre d’affaires de The Monsters chez Pop Mart, 2024Environ 3 milliards de yuans, soit près d’un quart des ventes du groupe
Chiffre d’affaires de The Monsters, premier semestre 2025Environ 4,8 milliards de yuans, soit plus d’un tiers des ventes
Prix d’une LabubuDe 15 dollars pour 8 cm à 960 dollars pour la version géante de 79 cm
Première vente aux enchères officielle, Pékin, juin 2025Une Labubu vert menthe de 1,20 m vendue autour de 150 000 à 170 000 dollars selon les sources

Sources : Wikipédia (en), WDEF.

Une boutique Pop Mart à New York
Une boutique Pop Mart à l’Oculus de New York — photographie de contexte, sans lien avec les incidents britanniques
Thelabubucollector · Source · CC BY 4.0

La folie a aussi ses débordements. En mai 2025, Pop Mart suspend temporairement les ventes dans ses magasins britanniques après des bagarres entre clients. Les contrefaçons, surnommées « Lafufu », envahissent les marchés (Wikipédia (en)). En novembre 2025, Sony Pictures achète même les droits d’un film Labubu (Wikipédia (en)).

Yvan a posé sa calculatrice : « Un jouet qui passe en un an d’objet de niche à phénomène planétaire, avec des bagarres et des faux en pagaille. On a déjà vu ça. Et à chaque fois, une rumeur finit par arriver. »

Documenté : les Labubu sont devenues en 2024-2025 l’un des jouets de collection les plus vendus au monde.

La rumeur : Pazuzu, TikTok et les poupées brûlées

Mathis a passé trois soirées à remonter le fil des vidéos. Sa première surprise : la rumeur n’est pas née en 2025, mais bien avant le pic de la mode.

Les premières alertes, fin 2024

Le 30 octobre 2024, une créatrice chrétienne publie sur TikTok l’une des premières vidéos qui présentent les Labubu comme inquiétantes, en s’appuyant sur leurs origines nordiques et leur lien avec les elfes. Deux jours plus tard, un exorciste affirme dans un podcast que ces jouets « célèbrent les démons » et déconseille de les offrir aux enfants. Le 2 novembre, la question est posée sur le forum Reddit r/Christian (Know Your Meme).

Au printemps 2025, à mesure que la mode explose, les vidéos se multiplient : une créatrice assure que les Labubu « attirent les esprits », un internaute filme sa petite sœur qui emmène sa peluche à l’église pour la faire bénir, un autre affirme que la Labubu est l’enfant de la poupée Annabelle (Know Your Meme).

23 juin 2025 : l’image qui met le feu aux poudres

Le tournant se produit le 23 juin 2025. Une utilisatrice de TikTok publie une vidéo qui place une Labubu à côté d’une image de Pazuzu. Mathis a tout de suite repéré le détail qui change tout : cette image a été générée par intelligence artificielle. Le jour même, une capture de la vidéo est partagée sur X et dépasse les 331 000 « j’aime », tandis qu’un autre montage associe la comparaison à un épisode des Simpson (Know Your Meme). Dans cet épisode d’Halloween de 2017, Homer reçoit par erreur une statue de Pazuzu, et le bébé Maggie se retrouve possédé (Storyboard18). Il n’en fallait pas plus pour parler de « prédiction ».

« Le Pazuzu qu’on voit dans ces vidéos n’a jamais existé, a souligné Mathis. C’est un démon dessiné par une machine pour ressembler à une Labubu. On compare une peluche à son propre reflet déformé. » Il n’est pas le seul à l’avoir remarqué : de nombreux internautes ont relevé que cette image ne ressemblait en rien aux représentations traditionnelles du démon (Know Your Meme).

Poupées brûlées et flammes bleues

En juillet 2025, la rumeur fait le tour du monde. Des internautes brûlent leur Labubu devant la caméra (South China Morning Post). Dans une vidéo, une TikTokeuse s’inquiète de voir les flammes devenir bleues, et y voit « l’âme qui s’en va ». L’explication est moins mystique : les matériaux synthétiques libèrent en brûlant des gaz inflammables (Daily Dot). Mathis a noté, en rouge : « Ne jamais brûler de plastique chez soi. Ce n’est pas le démon qui est toxique, ce sont les fumées. »

L’affaire prend parfois des proportions inattendues. Un groupe chrétien lance une cagnotte de 150 000 dollars pour racheter la Labubu géante vendue aux enchères à Pékin, qu’il surnomme le « démon alpha », afin de la détruire (WDEF).

Quand South Park s’en mêle

Une Labubu dessinée dans la main d’un personnage de South Park
La Labubu version South Park, dans le clip officiel « What is a Labubu », tiré de Wok Is Dead
South Park Studios / Comedy Central / Paramount · Source · Droits réservés

Le 3 septembre 2025, la série satirique South Park consacre un épisode entier à la folie Labubu : Wok Is Dead, quatrième épisode de la saison 27 (NOW, Entertainment Weekly via AOL).

L’intrigue reprend tous les ingrédients de l’affaire, et les pousse jusqu’à l’absurde. À l’école, deux élèves se battent parce que l’une soupçonne la Labubu rare de l’autre d’être une contrefaçon. Les enseignants découvrent une vidéo de déballage dans laquelle une élève sacrifie un poulet, et Jésus, conseiller scolaire dans la série, part en croisade contre ces peluches « maudites ». Pendant ce temps, Butters court après une Labubu introuvable et découvre ce que les droits de douane font aux prix. Le final ose tout : pendant un anniversaire, des fillettes accomplissent un rituel avec une Labubu… et invoquent Satan, accompagné de Donald Trump, avec qui le diable entretient une relation suivie dans cette saison. L’école finit par interdire les Labubu, les téléphones portables et TikTok (NOW, Entertainment Weekly via AOL).

Red et Butters avec une Labubu dans South Park
Red et Butters dans « Happy Birthday, Red! » : la figurine rare devient un cadeau d’anniversaire dans Wok Is Dead
South Park Studios / Comedy Central / Paramount · Source · Droits réservés

Mathis a regardé l’épisode deux fois, carnet en main. « Ils ont tout mis : la quête de la figurine rare, la contrefaçon, l’unboxing, la panique satanique et l’interdiction. C’est notre dossier en un seul épisode, avec beaucoup plus de gros mots. » Pour Solène, la série vise moins la peluche que ce qu’elle déclenche : la pression sociale entre enfants, et la panique des adultes face à une mode qu’ils ne comprennent pas.

Yvan, lui, se demande si la série n’a pas, malgré elle, offert de nouvelles images à ceux qui croyaient à la rumeur : des Labubu qui invoquent vraiment le diable, même dans une parodie, ça reste des Labubu qui invoquent le diable. « Quand une légende devient assez célèbre pour que South Park s’en moque, c’est qu’elle a déjà gagné. Il ne reste plus qu’à la démentir. »

Des interdictions bien réelles

C’est le point qui a le plus intéressé Yvan : la rumeur a fini par croiser des décisions officielles. Le 9 juillet 2025, les autorités d’Erbil, au Kurdistan irakien, interdisent la vente des Labubu et saisissent environ 2 000 poupées. Mais les motifs officiels n’ont rien de démoniaque : le responsable local de la surveillance commerciale invoque des pratiques de vente trompeuses, notamment avec les boîtes surprises, et une apparence « éloignée de nos coutumes et traditions » (Rudaw). En Russie, des parlementaires ont aussi proposé une interdiction, en jugeant l’apparence de la poupée effrayante pour les enfants (Wikipédia (en)).

Documenté : la rumeur reliant Labubu à Pazuzu a explosé à partir du 23 juin 2025, portée par une image générée par IA.

Documenté : l’interdiction d’Erbil s’appuie officiellement sur la fraude commerciale et des raisons culturelles, pas sur les démons.

À recouper : le nombre de poupées saisies à Erbil, environ 2 000 selon le média kurde Rudaw, plus de 4 000 selon d’autres sources.

Qui est vraiment Pazuzu ?

Le dos d’une statuette de Pazuzu portant une inscription cunéiforme
Vue de dos de la statuette de Pazuzu, Louvre MNB 467 : l’inscription fournit un document antique à comparer aux images virales
Vassil · Source · CC0

Alix a laissé TikTok aux autres et s’est plongée dans les catalogues de musées. « Si on accuse une peluche de ressembler à un démon, a-t-elle dit, il faudrait au moins savoir à quoi ressemble le démon. »

Un démon du vent venu de Mésopotamie

Statuette antique de Pazuzu avec ses ailes et ses serres
Une représentation antique de Pazuzu : un document matériel, distinct des images virales générées par IA
PHGCOM · Source · CC BY-SA 3.0

Pazuzu appartient aux croyances des Babyloniens et des Assyriens, au premier millénaire avant notre ère. C’est le démon du vent du sud-ouest, associé à la peste et aux épidémies. Son père s’appelle Hanbi (Wikipédia (en)).

Son apparence est très codifiée, et elle a peu varié au fil des siècles. Alix a dressé le portrait-robot à partir des descriptions des spécialistes, puis l’a comparé à la peluche :

Pazuzu et Labubu : comparaison des traits
TraitPazuzu, selon les objets antiquesLabubu
TêteUne tête de chien aux yeux exorbités, avec des rides sur les jouesUne tête ronde de petit monstre aux grands yeux
Oreilles et cornesDes oreilles humaines et des cornes de gazelleDe grandes oreilles pointues
CorpsCouvert d’écaillesUne peluche ou une figurine en vinyle
AilesDeux paires d’ailesAucune
PattesDes serres d’oiseauDes pattes de peluche
QueueUne queue de scorpionAucune
DentsNon mentionnées dans les descriptionsNeuf dents pointues

Sources : Wikipédia (en) pour Pazuzu, South China Morning Post et Wikipédia (en) pour Labubu.

« Un seul point commun possible : un sourire inquiétant, a résumé Alix. Pour le reste, Pazuzu a plus de points communs avec un griffon qu’avec un porte-clés. »

Le paradoxe : un démon qui protégeait les bébés

Amulette en forme de tête de Pazuzu
Une amulette en forme de tête de Pazuzu, portant une inscription cunéiforme
Superraptor123 · Source · CC BY-SA 4.0

La découverte qui a le plus amusé le Bureau, c’est le rôle de Pazuzu. S’il était considéré comme maléfique, il servait surtout de protecteur contre une autre démone, Lamashtu, qui s’attaquait aux femmes enceintes et aux nouveau-nés. On retrouve de nombreuses têtes de Pazuzu en terre cuite, en bronze ou même en or, souvent percées d’un anneau pour être portées en collier. Les futures mères les portaient, et on les accrochait aux murs des maisons pour en protéger l’entrée (Wikipédia (en), Arab News). Le musée du Louvre conserve d’ailleurs une statuette de Pazuzu portant une inscription (Wikipédia (en)).

Alix n’a pas résisté : « Autrement dit, il y a plus de deux mille ans, on accrochait des petites figurines de Pazuzu pour protéger les enfants. Aujourd’hui, on brûle des petites figurines pour protéger les enfants de Pazuzu. »

Et L’Exorciste dans tout ça ?

Si Pazuzu est connu du grand public, c’est grâce au roman L’Exorciste de William Peter Blatty, paru en 1971, et à son adaptation au cinéma en 1973 : c’est lui qui possède la jeune Regan (Wikipédia (en)). Pour la plupart des gens, Pazuzu n’est donc pas une figure mésopotamienne, mais un démon de film d’horreur. C’est ce Pazuzu-là que la rumeur a convoqué.

Documenté : l’apparence traditionnelle de Pazuzu ne ressemble pas à celle des Labubu, et ses amulettes servaient à protéger mères et nourrissons.

Le test du Bureau : une Labubu au placard des objets

Labubu sur un bureau, Yvan et Solène au travail vus de dos et de profil, avec une vue vers la porte
Le Labubu au Bureau, avec Yvan et Solène

Pour vérifier si une Labubu attire les esprits, il fallait d’abord en avoir une. Jean-Rémi s’est porté volontaire, sans savoir à quoi il s’engageait.

Étape 1 : en trouver une

Un étal de jouets sur un marché à Nottingham
Un étal de jouets à Nottingham, le 22 juillet 2025 — photographie de contexte, sans affirmation sur l’authenticité des produits
Aethonatic · Source · CC0

Un samedi matin, Jean-Rémi est allé faire la queue devant une boutique. Deux heures plus tard, tout était épuisé. Il est rentré par un marché, où un vendeur proposait des Labubu « à moitié prix ». Il en est revenu très fier.

Yvan a examiné l’objet à la loupe, en suivant les conseils pour repérer les contrefaçons : un code QR flou ou invalide, l’absence du logo Pop Mart, et plus de neuf dents (Wikipédia (en)). Verdict : pas de logo, un code QR illisible, et onze dents. Jean-Rémi avait acheté une « Lafufu ». « Bonne nouvelle, a conclu Yvan. Si le démon est livré avec les peluches officielles, au moins celle-ci est saine. » Claire a dû retourner en boutique la semaine suivante pour en trouver une vraie.

Étape 2 : une semaine sous surveillance

Une Labubu grise aux dents et aux yeux multicolores
Le modèle « ID (Secret) » de Big into Energy — visuel officiel du modèle rare, pas une photographie du test fictif du Bureau
POP MART / THE MONSTERS / Kasing Lung · Source · Droits réservés

La vraie Labubu a rejoint le placard des objets du Bureau, celui que personne n’ose toucher, avec une caméra de Mathis braquée dessus jour et nuit. Le protocole : noter tout événement inexpliqué pendant sept jours.

Le carnet de bord, recopié tel quel :

  • Jour 1 : rien. La Labubu sourit. C’est un peu gênant.
  • Jour 2 : l’imprimante tombe en panne. Après enquête, il n’y avait plus de papier.
  • Jour 4 : la boîte de biscuits de la grande table est vide. La caméra montre Jean-Rémi, à 23 h 14, se servant à la main.
  • Jour 6 : Solène fait remarquer que la Labubu a l’air plus sympathique qu’au premier jour. Personne ne sait si c’est l’habitude ou une forme de possession.
  • Jour 7 : rien.

Bilan : zéro manifestation surnaturelle, une imprimante, une boîte de biscuits. Mathis a visionné les 168 heures d’enregistrement en accéléré : la peluche n’a pas bougé d’un millimètre. Jean-Rémi, en revanche, est passé devant le placard quarante-trois fois.

Non établi : une semaine d’observation ne prouve rien, sinon que les Labubu ne mangent pas les biscuits.

Pourquoi on y croit

Une affiche de magasin indiquant We do not sell Labubu
« Nous ne vendons pas de Labubu » : une affiche photographiée à Los Angeles en 2025, clin d’œil à l’omniprésence de la demande
Jengod · Source · CC BY-SA 4.0

Solène n’a pas été surprise une seconde. « Chaque fois qu’un jouet devient un phénomène, quelqu’un finit par le soupçonner du pire. La seule question, c’est la forme que prend le soupçon. » Elle a repéré cinq ressorts.

  1. Un visage presque mignon. Les Labubu sont conçues pour être « moches-mignonnes » : de grands yeux attendrissants, mais un sourire plein de dents. Pour la psychologue Rim Ajjour, ce mélange joue sur l’effet de la « vallée de l’étrange », qui nous rend plus sensibles aux traits inquiétants d’un visage presque familier (Arab News).
  2. Un démon de cinéma. Pour presque tout le monde, Pazuzu, c’est L’Exorciste, un film qui parle justement d’un enfant possédé. Associer un jouet d’enfant à ce démon-là, c’est toucher directement la peur la plus profonde des parents.
  3. Une preuve fabriquée sur mesure. La comparaison qui a lancé la vague reposait sur une image de Pazuzu générée par IA. Avec ces outils, n’importe quelle ressemblance peut être créée de toutes pièces, et elle a l’air aussi convaincante qu’une vraie gravure.
  4. Un succès trop rapide pour être innocent. Des files d’attente, des bagarres, des prix délirants : une mode aussi soudaine paraît suspecte. Et les vidéos qui accusent un objet tendance attirent beaucoup de vues, ce qui encourage certains créateurs à surfer sur la vague (Daily Dot).
  5. Une vieille angoisse dans un nouvel emballage. Pour le sociologue Kent Bausman, ce genre de panique reflète surtout des angoisses collectives liées aux périodes de changement, et rappelle celles des années 1980 autour du jeu Donjons et Dragons ou du heavy metal (Arab News).
Un Furby Baby blanc et rose avec une touffe bleue
Un Furby Baby : un exemple de la famille de jouets évoquée par Solène, et non un objet provenant de la NSA
Yoleeth · Source · CC BY-SA 4.0

Solène a ajouté un exemple qu’elle adore, celui du Furby, la peluche électronique star de la fin des années 1990. En janvier 1999, le Washington Post rapporte que la NSA, l’agence de renseignement américaine, aurait interdit le jouet dans ses locaux, de peur qu’il enregistre et répète des informations secrètes. Le fabricant a toujours affirmé que le Furby n’avait aucune capacité d’enregistrement, et son brevet ne décrit aucun micro enregistreur (Snopes). « Il y a vingt-cinq ans, on soupçonnait la peluche à la mode d’être un espion, a résumé Solène. Aujourd’hui, on la soupçonne d’être un démon. Les peurs changent avec l’époque, mais on continue à les projeter sur ce que nos enfants serrent dans leurs bras. »

Le verdict du Bureau

Légende urbaine : FAUSSE.

Les Labubu ne sont pas possédées par le démon Pazuzu, ni par aucun autre. Elles ont été imaginées par l’illustrateur Kasing Lung, qui s’inspire du folklore nordique et de ses elfes, et sont fabriquées par Pop Mart depuis 2019. La rumeur, apparue fin 2024 dans des vidéos religieuses, a explosé en juin 2025 grâce à une image de Pazuzu générée par intelligence artificielle, qui ne ressemble en rien aux représentations antiques du démon. Et quand des autorités ont interdit la poupée, comme à Erbil, c’était officiellement pour des pratiques commerciales trompeuses et des raisons culturelles, pas pour chasser un esprit.

Ironie de l’histoire : le vrai Pazuzu servait à protéger les bébés et leurs mères. Si une Labubu lui ressemblait vraiment, ce serait plutôt une bonne nouvelle.

Pour la lectrice qui nous a écrit, Claire a rédigé la réponse elle-même : « Votre fille peut dormir tranquille. Si quelque chose doit l’inquiéter, c’est le prix des boîtes surprises, pas ce qu’il y a dedans. »

Le soir de la clôture du dossier, la vraie Labubu est restée dans le placard des objets, avec une étiquette : « Labubu, 2025. Observée sept jours. N’a rien fait. Sourit quand même. Ne pas jeter. » La Lafufu de Jean-Rémi, elle, est accrochée à son sac. Il dit que c’est par principe.

Vous avez entendu une autre rumeur sur un jouet à la mode ? Confiez une piste au Bureau.

Sources

Les Labubu et leur créateur

La rumeur

South Park

Pazuzu

Les paniques autour des jouets

Auteurs et contributions

Auteurs

  • Alix Beaumont
  • Claire Vernier
  • Jean-Rémi Vasseur
  • Mathis Cordier
  • Solène Martel
  • Yvan Daurelle