Un Furby blanc et rose à côté de jumelles, d’un magnétophone et d’un appareil photo

Photo du Furby : Yoleeth · CC BY-SA 4.0 · Photomontage avec ajout d’accessoires

De grands yeux qui clignent, des oreilles qui bougent, un petit bec qui parle une langue inconnue avant de passer peu à peu à l’anglais, ou au français. À Noël 1998, le Furby est le jouet que tous les enfants veulent, et que les parents s’arrachent à prix d’or. Quelques semaines plus tard, il devient aussi le jouet le plus soupçonné de la planète.

On l’a accusé d’espionner les agents secrets américains, d’apprendre des gros mots, de dérégler les avions et le matériel des hôpitaux, de contenir de la fourrure de chat, et même d’être possédé et de parler tout seul la nuit, sans piles. Au Bureau, on a ressorti un Furby d’un carton, ouvert les archives de la NSA, et fini par dévisser la peluche pour voir ce qu’elle avait vraiment dans le ventre.

Qui a enquêté sur ce dossier

Le dossier est sorti d’un carton, et c’était encore celui de Jean-Rémi. En rangeant la cave après l’affaire des Labubu, il est tombé sur un vieux Furby gris et blanc, sans piles depuis des années. Il l’a posé sur la grande table. Personne n’a rien dit pendant quelques secondes. Puis Solène a murmuré : « Celui-là, on l’accusait d’être un espion. » Mathis a ajouté : « Et d’être possédé. » Yvan, lui, cherchait déjà un tournevis.

  • Yvan Daurelle (archives) a reconstitué la chronologie de l’affaire de la NSA, des premières alertes de 1998 aux documents déclassifiés en 2024.
  • Alix Beaumont (documents) a lu les études et les démentis de l’époque, de la revue médicale canadienne aux communiqués de la FAA.
  • Claire Vernier (récits oraux) s’est intéressée aux créateurs du Furby et à la folie de Noël 1998.
  • Mathis Cordier (audiovisuel) a écumé les histoires de « Furby possédés » qui circulent sur internet.
  • Jean-Rémi Vasseur (terrain) a remis des piles dans le Furby. Puis il a regretté.
  • Solène Martel (psycholinguistique) s’est penchée sur le furbish, la langue du Furby, et sur l’illusion qu’il apprend à parler.

Fidèles à nos méthodes, on a sourcé chaque affirmation : tout est listé en fin d’article.

1998 : la naissance d’une star

Claire a commencé par les parents du Furby. Ils sont deux : Dave Hampton et Caleb Chung, qui ont passé neuf mois à mettre au point le jouet. Après deux tentatives infructueuses pour le vendre, ils font appel à l’inventeur Richard C. Levy, qui le présente à Tiger Electronics, une entreprise devenue filiale du géant Hasbro (Wikipédia (en)).

Dave Hampton tenait à un prix d’environ 30 dollars, pour que le Furby ne devienne pas un jouet réservé aux familles aisées (MEL Magazine). Il invente aussi sa langue, le furbish, et choisit une fourrure synthétique : le Furby devait être une créature imaginaire, pas un faux animal.

La folie de Noël 1998

Présenté au salon du jouet de New York, le Furby sort le 2 octobre 1998, à environ 35 dollars. Le succès est fulgurant (Wikipédia (en)) :

Le phénomène Furby en chiffres
Ce qu’on saitLe chiffre
Exemplaires vendus en 19981,8 million
Exemplaires vendus en 199914 millions
Total sur les trois premières annéesPlus de 40 millions
Prix de revente à Noël 1998Plus de 100 dollars, parfois plus de 300 dollars aux enchères

Source : Wikipédia (en).

Ventes de Furby : 1,8 million en 1998 et 14 millions en 1999
Les ventes annuelles de Furby en 1998 et 1999, avec le cumul sur trois ans indiqué séparément

Les stocks s’épuisent, les prix s’envolent sur internet, et les arnaques suivent : des acheteurs paient pour un Furby qu’ils ne recevront jamais (Wikipédia (en)). Claire a souri en lisant ces lignes : « Des files d’attente, des prix délirants, des contrefaçons. On a déjà lu cette histoire. Elle s’appelait Labubu. »

Documenté : le Furby a été le jouet phénomène de Noël 1998, avec des dizaines de millions d’exemplaires vendus.

Le furbish, ou l’illusion de la peluche qui apprend

Un Furby Baby blanc et rose
Un Furby Baby : une déclinaison de la première famille de jouets
Yoleeth · Source · CC BY-SA 4.0

C’est le cœur de toutes les rumeurs, et Solène l’a pris en main. Le Furby avait une particularité qui fascinait les enfants : au début, il ne parle que le furbish, une langue inventée faite de syllabes courtes. Puis, au fil des jours, il glisse de plus en plus de mots en anglais, ou dans l’une des neuf langues de la version d’origine, dont le français (Wikipédia (en)). Pour un enfant, et pour beaucoup d’adultes, la conclusion semblait évidente : le Furby apprend à parler en écoutant.

Un vocabulaire déjà enregistré

La face et les yeux mécaniques d’un Furby pendant un démontage
La face d’un Furby d’origine en cours de démontage — photographie de Howchoo
Howchoo · Source · Droits réservés

En réalité, il n’apprend rien. Le Furby contenait environ 700 à 800 mots préprogrammés. Il comptait simplement le temps passé à jouer avec lui, et débloquait peu à peu des mots anglais déjà présents dans sa mémoire (MEL Magazine). Le passage du furbish à l’anglais suivait une programmation fixée à l’avance (Wikipédia (en)).

Il y avait tout de même une petite astuce qui renforçait l’illusion : si on caressait le Furby au moment où il prononçait certains mots, il les répétait plus souvent ensuite (Wikipédia (en)). L’enfant avait donc l’impression d’« apprendre » des mots à sa peluche, alors qu’il choisissait seulement, sans le savoir, parmi ceux qu’elle connaissait déjà.

128 octets de mémoire

Alix a déniché le détail technique qui règle presque toute l’affaire. Le cerveau du Furby d’origine est un petit microcontrôleur doté de 80 kilo-octets de mémoire morte, pour stocker les sons et les programmes, et de 128 octets de mémoire vive, pour tout le reste (Wikipédia (en)). Cent vingt-huit octets, c’est moins qu’un seul SMS. Aucun moyen d’y stocker une voix, encore moins une conversation.

Quant au micro, Dave Hampton a toujours expliqué qu’il ne captait pas les mots : il détectait seulement un bruit fort, comme un simple signal (Wikipédia (en)). Le Furby savait qu’on lui parlait, pas ce qu’on lui disait.

Solène a refermé son carnet : « Le Furby ne parlait pas notre langue. C’est nous qui parlions la sienne : on lui prêtait une intelligence qu’il n’avait pas, parce qu’il répondait au bon moment. »

Documenté : le Furby n’apprenait pas de mots ; il débloquait un vocabulaire préprogrammé en fonction du temps de jeu.

1999 : la NSA et le Furby espion

Le siège de la NSA à Fort Meade, dans le Maryland
Le siège de la NSA à Fort Meade, dans le Maryland
National Security Agency · Source · Public domain

C’est le chapitre d’Yvan, et le plus savoureux du dossier. Car cette fois, la rumeur n’est pas née sur un forum : elle est née dans l’une des agences de renseignement les plus secrètes du monde.

La « Furbie Alert »

Début décembre 1998, une alerte circule sur l’intranet de la NSA, l’agence américaine chargée des écoutes (Snopes). Le Furby est décrit comme capable d’« apprendre » grâce à une puce d’intelligence artificielle. La crainte : qu’un agent parle devant lui de dossiers classifiés, et que la peluche répète ensuite ces secrets n’importe où (404 Media). Le jouet est banni des locaux de l’agence, dans le Maryland. Le 13 janvier 1999, le Washington Post révèle l’affaire, et le monde entier s’en amuse. L’interdiction finira d’ailleurs par être levée (Wikipédia (en)).

La réponse du fabricant

Chez Tiger Electronics, on tombe des nues. Roger Shiffman, le patron de l’entreprise, explique à la chaîne CBS que le Furby n’a aucune capacité d’enregistrement, et qu’il ne fait que répéter des phrases préprogrammées. Le brevet du jouet décrit des capteurs infrarouges et un seul moteur, sans aucun dispositif d’enregistrement (Snopes). Une phrase du fabricant a fait le tour des journaux : la NSA « n’avait pas fait ses devoirs », et le Furby n’était « pas un espion » (Mental Floss).

Les documents déclassifiés de 2024

Chronologie de 1998 à 2024 : sortie du Furby, affaire NSA, Furby Connect, faille et archives
Du Furby de 1998 aux archives rendues publiques en 2024
Vue aérienne nocturne du complexe de la NSA
Le complexe de la NSA photographié de nuit en 2013 par Trevor Paglen
Trevor Paglen · Source · CC0

Pendant vingt-cinq ans, l’histoire est restée un peu floue. Le site Snopes, par exemple, n’avait jamais réussi à obtenir le mémo de la NSA (Snopes). Puis, en janvier 2024, un internaute qui avait déposé une demande officielle d’accès aux documents, au nom de la loi américaine sur la liberté de l’information, reçoit par la poste une enveloppe de plus de soixante pages. Il les numérise et les publie en ligne (404 Media).

Yvan a recensé ce qu’on y trouve :

  • le fil de discussion interne d’origine, où le jouet est présenté comme doté d’une puce d’intelligence artificielle ;
  • des échanges entre employés qui se demandent si le Furby est vraiment une menace ;
  • une note interne rédigée pour limiter les dégâts après l’article du Washington Post ;
  • la liste complète des médias qui ont parlé de l’interdiction (404 Media).

Deux détails ont fait rire tout le Bureau. Les employés parlaient d’une « Furbie Alert », avec une faute (404 Media). Et la personne qui avait déclenché l’alerte croyait que le jouet s’appelait « Fropie » (The Hustle).

« Le service de renseignement le plus puissant du monde a donc interdit un jouet dont il ne connaissait pas le nom, en lui prêtant une technologie qu’il n’avait pas, a résumé Yvan. Pour une fois, la légende urbaine ne vient pas de la rumeur publique. Elle vient des espions eux-mêmes. »

Documenté : la NSA a bien interdit le Furby dans ses locaux fin 1998, comme le confirment ses documents rendus publics en 2024.

Documenté : le Furby ne pouvait rien enregistrer, selon son fabricant et son brevet.

Avions, hôpitaux et fourrure de chat : les autres accusations

L’affaire de la NSA a ouvert les vannes. En quelques mois, le Furby est accusé de presque tout, et Alix a vérifié chaque accusation, une par une.

Dans les avions : une recommandation, pas une interdiction

On a souvent lu que l’aviation civile américaine avait interdit le Furby à bord. Selon l’historien de la FAA lui-même, il n’y a jamais eu d’interdiction formelle. L’agence a seulement recommandé que les Furby restent éteints quand l’avion vole en dessous de 10 000 pieds, c’est-à-dire au décollage et à l’atterrissage, comme les radios portables ou les ordinateurs. La plupart des compagnies demandaient donc aux passagers d’en retirer les piles. Le fabricant, lui, affirmait qu’aucune interférence n’avait jamais été signalée (FAA).

Dans les hôpitaux : treize appareils testés

Des services d’un hôpital écossais auraient interdit le Furby, de peur qu’il dérègle le matériel médical. Au Canada, deux chercheurs du ministère de la Santé ont voulu en avoir le cœur net. Ils ont mesuré les champs électromagnétiques émis par la peluche, puis l’ont approchée jusqu’à deux centimètres de treize appareils : moniteurs, pompes, respirateur, défibrillateur et stimulateur cardiaque. Résultat, publié en octobre 1999 dans le Canadian Medical Association Journal : aucun appareil n’a été perturbé, à aucune distance. Le champ électrique du Furby était environ soixante-dix fois plus faible que celui d’un téléphone numérique (CMAJ).

Alix a noté avec admiration le titre de l’étude, qui ne s’encombre pas de suspense : « Le Furby n’interfère pas avec les appareils médicaux ».

Le reste du catalogue

Les autres accusations contre le Furby
L’accusationCe qu’on en sait
Il apprend et répète les gros motsSon vocabulaire est préprogrammé. En 2000, un supermarché Walmart de Pennsylvanie a pourtant retiré des Furby de ses rayons après des plaintes de parents qui croyaient entendre des grossièretés (Mental Floss)
Sa fourrure contient du poil de chat et de chienUn faux communiqué attribué à une association de protection animale l’affirmait. L’association a démenti, et le fabricant a précisé que la fourrure était 100 % acrylique (Mental Floss)
Il peut lancer une navette spatiale ou piloter une voitureLe public surestimait sa technologie : ses capteurs et sa liaison infrarouge étaient très simples (Mental Floss)
Il a été interdit dans d’autres sites militairesPlusieurs sources citent le Pentagone ou un chantier naval de la marine américaine, sans document à l’appui (Mental Floss, Snopes)
La fourrure textile retirée du corps mécanique d’un Furby
La fourrure textile séparée de la coque du Furby — photographie de Howchoo
Howchoo · Source · Droits réservés

Le détail technique qui a fait sourire Alix : la liaison infrarouge du Furby, située entre ses yeux, servait seulement à « discuter » avec d’autres Furby, à un mètre de distance environ (MEL Magazine). « Si le Furby espionnait quelqu’un, c’était les autres Furby. »

Documenté : le Furby ne perturbe pas les appareils médicaux testés, selon une étude de Santé Canada publiée en 1999.

Documenté : la FAA n’a jamais interdit le Furby, elle a seulement recommandé de l’éteindre au décollage et à l’atterrissage.

À recouper : les interdictions au Pentagone et dans un chantier naval, citées sans document.

Les Furby possédés

Avec les années, le soupçon a changé de nature. Le Furby n’est plus un espion : il devient une peluche hantée. Mathis a passé plusieurs soirées sur les forums, en particulier sur Reddit, où les témoignages se comptent par dizaines.

Ce que racontent les témoins

Les histoires se ressemblent beaucoup (The Mary Sue) :

  • un Furby qui parle en pleine nuit, d’une voix déformée, alors qu’il n’aurait plus de piles ;
  • un Furby perdu qui rit ou pleure dans les murs de la maison pendant des années, avant d’être retrouvé avec des piles mortes depuis longtemps ;
  • un Furby oublié au fond d’un coffre à jouets qui réclame soudain à manger, d’une voix traînante, au point que les parents finissent par le détruire au marteau ;
  • un Furby qui dit des choses « hors de son programme » et répond à la conversation.

Comme pour les araignées avalées en dormant, Mathis a relevé le même point commun : aucune de ces histoires n’est accompagnée d’un enregistrement, d’une preuve ou d’un Furby examiné.

Ce qui les explique

Le Furby de 2012 présenté dans le démontage d’Adafruit : une génération distincte du modèle de 1998
Le Furby de 2012 présenté dans le démontage d’Adafruit : une génération distincte du modèle de 1998
Adafruit / Phillip Burgess · Source · Droits réservés

Plusieurs de ces récits ont une explication très simple. Le Furby d’origine n’avait pas d’interrupteur, ce qui suffisait déjà à inquiéter certains acheteurs (Mental Floss). Il réagissait aux bruits forts (Wikipédia (en)). Et le modèle de 2012 se réveillait au moindre bruit, à une secousse, à une toux ou à un éternuement (The Mercer Cluster). Un Furby rangé dans un coffre avec des piles encore chargées peut donc très bien se réveiller la nuit quand quelqu’un claque une porte, et réclamer à manger : « nourrir » sa peluche faisait partie du jeu (The Mary Sue).

Et la personnalité « maléfique » ? Elle a existé, mais elle était voulue. Les Furby des années 2010 avaient plusieurs personnalités, qui changeaient selon la façon dont on s’en occupait. Une blogueuse a ainsi raconté que sa fille avait débloqué la personnalité méchante de son Furby Boom, en 2013 : une fonction du jouet, pas une possession (The Mary Sue). Le modèle de 2012 pouvait aussi grogner et se fâcher quand on lui tirait la queue de façon répétée (The Mercer Cluster).

« Un jouet qui parle sans qu’on puisse l’éteindre, qui se réveille quand on éternue et qui boude quand on le maltraite, a résumé Mathis. Il n’y a pas besoin d’un démon. Il suffit d’une maison silencieuse à trois heures du matin. »

Documenté : les Furby réagissaient aux bruits et n’avaient pas d’interrupteur, et certains modèles avaient une personnalité « méchante » prévue par le fabricant.

Non établi : les récits de Furby parlant sans aucune pile, rapportés sans preuve sur les forums.

Le test du Bureau : on ouvre un Furby

Il restait à régler le sort du Furby de la cave. Jean-Rémi a mis des piles neuves, sous l’œil de la caméra de Mathis, « au cas où ».

Le réveil

Pendant dix secondes, rien. Puis les yeux se sont ouverts, les oreilles se sont dressées, et le Furby a lancé un long discours en furbish, devant six enquêteurs qui retenaient leur souffle. Solène a pris des notes. Claire a reculé sa chaise. Yvan a demandé si quelqu’un comprenait le furbish. Personne.

Pendant une semaine, le Furby est resté sur la grande table, et l’équipe a joué avec lui chaque jour. Le carnet de bord, recopié tel quel :

  • Jour 1 : uniquement du furbish. Il réclame à manger toutes les dix minutes.
  • Jour 3 : premiers mots en français. Jean-Rémi est persuadé qu’il a appris « bonjour » grâce à lui.
  • Jour 4, 3 h du matin : le Furby se réveille et parle dans la cave vide, capté par la caméra. Mathis rembobine : Jean-Rémi, venu chercher sa veste, a éternué juste avant.
  • Jour 7 : le Furby mélange furbish et français. Aucun gros mot, aucun secret d’État répété. Alix lui a pourtant récité trois fois le code de la porte du Bureau.

L’autopsie

Le mécanisme d’un Furby d’origine après démontage — photographie de Howchoo
Le mécanisme d’un Furby d’origine après démontage — photographie de Howchoo
Howchoo · Source · Droits réservés

Le huitième jour, Yvan a sorti son tournevis. Sous la fourrure acrylique, l’équipe a trouvé exactement ce que décrivent les fiches techniques : un seul petit moteur électrique, un jeu de cames et d’engrenages qui actionne à la fois les yeux, la bouche et les oreilles, un haut-parleur et un minuscule circuit électronique (Wikipédia (en)). Pas de carte mémoire, pas de puce d’intelligence artificielle, pas d’antenne secrète.

Mathis a résumé l’autopsie en une phrase : « Tout ce qui bouge chez le Furby tient sur un seul moteur. Ce n’est pas un espion, c’est une horloge qui parle. » Le Furby a été remonté avec soin. Il fonctionne toujours. Il réclame toujours à manger.

Non établi : un seul Furby ouvert ne vaut pas une étude. Mais ce qu’on a trouvé correspond à ce que décrivent les fiches techniques du jouet.

Pourquoi on y croit : l’analyse de Solène

Une Labubu violette et bleue tenant une fleur
Labubu « Luck » de Pop Mart : une autre figurine au cœur des rumeurs sur les jouets
POP MART / THE MONSTERS / Kasing Lung · Source · Droits réservés

Solène a attendu que tout le monde ait fini de raconter son souvenir de Furby. C’est sa règle : « on laisse les autres finir ». Puis elle a posé le jouet au milieu de la grande table. « Le Furby coche presque toutes les cases d’une bonne rumeur. Il parle, il bouge, il réagit, et personne ne sait vraiment ce qu’il y a dedans. »

Un objet qui parle, donc qui pense

Pour la psycholinguiste du Bureau, tout part de la voix. Nous prêtons volontiers des intentions à ce qui nous parle, même quand nous savons que c’est une machine. Le Furby y ajoute des yeux qui clignent, des oreilles qui bougent et des réactions au bruit et aux caresses. Quand il passe peu à peu du furbish au français, l’enfant n’entend pas un programme qui avance d’une étape. Il entend un ami qui apprend sa langue.

Une machine « qui apprend » en 1999

Le moment compte aussi. Le Furby arrive à la fin des années 1990, quand Internet entre dans les maisons et que l’on s’inquiète du bug de l’an 2000. Une peluche présentée comme capable d’apprendre tombe en plein dans cette inquiétude. La confusion entre « apprendre » et « enregistrer » fait le reste : si le Furby apprend des mots, pourquoi ne retiendrait-il pas nos conversations ? C’est exactement la crainte qui a déclenché l’alerte de la NSA, racontée plus haut.

Pas d’interrupteur, pas d’échappatoire

Un Furby d’origine avant le retrait de sa fourrure, dans le démontage publié par Howchoo
Un Furby d’origine avant le retrait de sa fourrure, dans le démontage publié par Howchoo
Howchoo · Source · Droits réservés

Le Furby d’origine n’a pas de bouton marche-arrêt. Pour le faire taire, il faut attendre qu’il s’endorme ou lui retirer ses piles. Un jouet qu’on ne peut pas éteindre et qui se réveille au moindre bruit est le décor idéal d’une histoire de fantôme. La nuit, un Furby qui se met à parler après un craquement de plancher ressemble beaucoup à un Furby qui parle tout seul. Jean-Rémi et son éternuement de trois heures du matin en savent quelque chose.

Une panique de jouet parmi d’autres

Des Furby de génération récente en boutique à Prague — un autre modèle que celui de 1998
Des Furby de génération récente en boutique à Prague — un autre modèle que celui de 1998
Jirka.h23 · Source · CC0

Solène range le Furby dans une famille bien connue du Bureau : les paniques autour des jouets. Chaque génération a la sienne. Aujourd’hui, certains disent les Labubu possédées par un démon. En 1998, c’était une boule de poils qui parlait une langue inventée. Le schéma ne change pas : un objet très populaire chez les enfants, que les adultes comprennent mal, et des récits qui circulent plus vite que les vérifications.

L’ironie de l’histoire : les vrais risques sont arrivés plus tard

Le Furby Connect turquoise présenté par Hasbro en 2016
Le Furby Connect de 2016 : un modèle différent du Furby d’origine
Hasbro · Source · Droits réservés

Le Furby de 1998 ne pouvait pas espionner. Ses descendants posent une autre question. Le Furby Connect, sorti en 2016, se reliait à un téléphone en Bluetooth. En 2017, des chercheurs ont montré qu’on pouvait s’y connecter sans mot de passe et lui faire jouer ses propres fichiers audio (Wikipédia (en)). Selon The Hustle, la prise de contrôle restait possible à une trentaine de mètres. La même année, l’Allemagne ordonnait la destruction de la poupée connectée My Friend Cayla (The Hustle).

Du Furby de 1998 aux jouets connectés
Ce qu’on craignaitLe Furby de 1998Les jouets connectés récents
Qu’il enregistre les conversationsImpossible : sa mémoire tient en 128 octetsCertains modèles ont un micro relié à une application
Qu’on le contrôle à distanceUn port infrarouge qui ne parle qu’aux autres FurbyLe Furby Connect pouvait être piraté en Bluetooth
Qu’il « apprenne » tout seulUn programme qui débloque des mots au fil du tempsDes jouets reliés à un téléphone ou à Internet

Solène a conclu en rangeant son carnet : « Le Furby n’était pas dangereux. Il était juste en avance sur nos peurs. »

Documenté : la faille Bluetooth du Furby Connect en 2017, et la destruction de la poupée Cayla ordonnée en Allemagne la même année.

À recouper : la portée exacte du piratage du Furby Connect, donnée à une trentaine de mètres par The Hustle.

Le verdict du Bureau

Le dossier a été refermé un vendredi soir, autour de la grande table et d’un dernier café. Le Furby, lui, a eu droit à un dernier repas.

Le verdict sur les rumeurs autour du Furby
Ce que dit la rumeurVerdictCe qu’on sait
Le Furby enregistre et répète ce qu’il entendFauxPas de mémoire pour stocker des sons, un micro qui ne détecte que les bruits forts
Le Furby apprend vraiment notre langueFauxLes mots sont préenregistrés et se débloquent au fil du temps
La NSA a interdit le Furby dans ses locauxVraiUne alerte interne de 1999, publiée en 2024, puis une interdiction levée
Le Furby dérègle les avions et les appareils médicauxFauxUne étude canadienne de 1999 n’a trouvé aucune interférence
Certains Furby sont possédésNon établiDes récits sans preuve, expliqués par le bruit, l’absence d’interrupteur et des piles oubliées
Un Furby peut être piratéVrai, mais plus tardLe Furby Connect de 2016, pas celui de 1998

Légende urbaine : FAUSSE. Le Furby de 1998 n’a jamais espionné personne, et aucun démon n’a été trouvé sous sa fourrure. Mais la panique, elle, était bien réelle : la NSA a vraiment banni la peluche de ses bâtiments. C’est ce qui rend cette légende si solide. Elle repose sur un fait vrai, mal compris et grossi par chaque nouvelle histoire.

Après une dernière discussion, Claire a retiré les piles et Yvan a rangé son tournevis. Le Furby a rejoint le placard des objets, avec son étiquette :

Furby gris et blanc, 1998 environ. Trouvé dans la cave. Parle furbish et un peu français. Ne parle pas espion. Réclame à manger. Se réveille quand Jean-Rémi éternue. Piles retirées par précaution. Ne pas jeter.

Vous avez un Furby qui parle la nuit, ou une autre peluche qui vous semble louche ? Confiez une piste au Bureau.

Sources

Le Furby, son histoire et sa technique

La NSA, les avions et les hôpitaux

Rumeurs et Furby « possédés »

Les jouets connectés aujourd’hui

Auteurs et contributions

Auteurs

  • Alix Beaumont
  • Claire Vernier
  • Jean-Rémi Vasseur
  • Mathis Cordier
  • Solène Martel
  • Yvan Daurelle