Dahu aux pattes inégales dans un photomontage humoristique volontairement maladroit

Image à la une : le dahu, version Photoshop du dimanche

Il a des cornes, une tête de chèvre et, surtout, les pattes plus courtes d’un côté que de l’autre, pour mieux tenir debout sur les pentes. Il ne peut tourner autour de la montagne que dans un seul sens. Et personne ne l’a jamais attrapé, ce qui n’a jamais empêché des générations de citadins, de colons et de cousins de passage d’attendre toute une nuit, un sac à la main, qu’il roule dedans. Le dahu est la plus célèbre des fausses bêtes de nos montagnes. Pour remonter sa piste, le Bureau a envoyé Claire et Solène dans le Jura, interroger les habitants et fouiller les musées, pendant qu’au Bureau, Alix cherchait la première trace écrite de l’animal et que Jean-Rémi se demandait très sérieusement s’il pouvait seulement tenir debout. Résultat : un animal imaginaire avec plus de quatre siècles d’archives.

Qui a enquêté : deux dans le Jura, quatre au Bureau

L’idée est venue d’un post-it collé sur le tableau en liège, juste après le dossier de Tignes : « Le dahu. Quelqu’un y croit encore ? » Pour le savoir, il fallait aller là où on le chasse. Claire et Solène se sont portées volontaires pour le Jura. Officiellement pour interroger les habitants. Officieusement, elles avaient aussi repéré les cascades du Hérisson sur la carte, et personne au Bureau ne leur en a voulu.

L’équipe de terrain

  • Claire Vernier, récits oraux : elle mène les entretiens avec les habitants, les aubergistes et les randonneurs, et recueille toutes les versions de la chasse.
  • Solène Martel, psycholinguistique : elle s’intéresse aux mots, aux noms locaux du dahu et à la façon dont on raconte la blague, et pourquoi elle marche.

L’équipe du Bureau

  • Alix Beaumont, documents : la recherche des origines, des dictionnaires anciens aux revues savantes.
  • Jean-Rémi Vasseur, terrain et objets, et ingénieur du Bureau : c’est lui qui a posé la question que personne n’avait posée : un animal aux pattes inégales peut-il vraiment tenir sur une pente ? Il a aussi conçu le dispositif de pièges photographiques confié à Claire et Solène.
  • Yvan Daurelle, archives et cartes : les noms de lieux, les régions du dahu et l’itinéraire de l’équipe de terrain.
  • Mathis Cordier, audiovisuel : le dahu dans les films, les musées et sur Internet.

Comme pour Tignes, chaque soir, une visio relie le Jura à la grande table. Le dossier alterne donc les informations vérifiées et le carnet de bord de l’équipe.

Selfie de Claire avec Solène et Jean-Rémi au départ
En route pour le Jura

La démarche du Bureau est expliquée sur la page nos méthodes.

La légende : un animal aux pattes inégales et une drôle de chasse

Le portrait-robot

Le tamarro du Muséum de Perpignan : un squelette composite fabriqué en 2018
Le tamarro du Muséum de Perpignan : un squelette composite fabriqué en 2018
Tylwyth Eldar · Source · CC BY-SA 4.0

Le dahu ressemble à une chèvre de montagne, et il est peut-être inspiré du chamois ou du bouquetin. Sa particularité : les pattes d’un côté sont plus courtes que celles de l’autre, ce qui l’aide à marcher à flanc de pente. Le revers de la médaille, c’est qu’il ne peut faire le tour de la montagne que dans un seul sens (Wikipédia (en)). Certains dessins lui ajoutent des cornes, une queue de vache et des oreilles repliées. Dans les Pyrénées, on l’a même surnommé « le yéti des Pyrénées » (Connexion).

Les spécialistes, car il y en a, distinguent deux espèces :

Les deux espèces imaginaires
EspècePattes courtesSens de marche autour de la montagne
Le dahu lévogyreÀ gaucheSens inverse des aiguilles d’une montre
Le dahu dextrogyreÀ droiteSens des aiguilles d’une montre

Source : Wikipédia (en).

La chasse, mode d’emploi

La version la plus complète du protocole vient d’un biologiste suisse, Marcel Jacquat, ancien conservateur du musée d’histoire naturelle de La Chaux-de-Fonds (Centre d’études francoprovençales) :

  • Le moment : une nuit d’hiver sans lune, par un froid intense. Les traces ont été repérées avant par un spécialiste, forcément rare.
  • L’équipe : des rabatteurs avec des lampes, des appeaux ou des instruments bruyants, et un chasseur muni d’un sac de jute et d’un bâton pour assommer l’animal sans abîmer sa fourrure.
  • La méthode A : les appels attirent le dahu dans un chemin creux, où attend le chasseur, sac ouvert.
  • La méthode B : le bruit effraie le dahu, qui se retourne. Ses pattes inégales se retrouvent alors du mauvais côté de la pente, et il dégringole.
  • La fin : le porteur du sac attend longtemps, très longtemps, pendant que les autres sont rentrés au chaud manger une fondue ou une raclette.
Le dahu dessiné par Philippe Semeria
Le dahu dessiné par Philippe Semeria
Philippe Semeria · Source · CC BY 3.0

D’autres versions préfèrent une soirée pluvieuse dans un coin boueux (Revue de géographie alpine), ou un simple coup de sifflet derrière l’animal pour qu’il se retourne trop vite (Connexion).

Des touristes aux colonies de vacances

La blague a beaucoup voyagé. Le dahu gagne en popularité à la fin du XIXe siècle, quand le tourisme amène les citadins en montagne. Des guides auraient alors fait payer de riches touristes pour attendre seuls, toute une nuit, sur une pente glacée, un animal présenté comme rare et précieux. Dans la seconde moitié du XXe siècle, la chasse au dahu devient un grand classique des colonies de vacances (Wikipédia (en)).

La description de l’animal et le déroulement de la chasse, rapportés par de nombreuses sources concordantes.

L’histoire des guides de montagne qui faisaient payer les touristes, souvent racontée mais peu documentée.

Au Bureau : d’où vient le dahu ? Les recherches d’Alix

Pendant que Claire et Solène roulaient vers le Jura, Alix a posé sur la grande table une pile de dictionnaires anciens et une question : « Si le dahu n’existe pas, quelqu’un a bien dû l’inventer. Qui, et quand ? »

Un animal absent du Moyen Âge

Première surprise : le dahu ne figure dans aucun bestiaire médiéval. Il n’apparaît qu’après le Moyen Âge, et son origine exacte reste inconnue (Guichet du savoir, bibliothèque municipale de Lyon).

Un nom qui veut dire… nigaud

C’est la découverte préférée d’Alix. Selon la linguiste Marie-Rose Simoni-Aurembou, le mot daru ou dahu est lié au sens de « niais, lourdaud ». L’adjectif daru, au sens de « grossier », est attesté dès le XVe siècle (Guichet du savoir). Autrement dit, le vrai dahu, dans l’histoire, ce serait plutôt celui qui tient le sac. D’autres pistes existent : Frédéric Mistral rapprochait le nom d’un mot sanskrit qui signifie « bois » ou « arbre » (Centre d’études francoprovençales). Alix l’a classée dans la colonne « poétique, mais peu probable ».

1583 : la première chasse

Le journal de Pierre de L’Estoile, dans une édition de 1744
Le journal de Pierre de L’Estoile, dans une édition de 1744
Pierre de L'Estoile · Source · Public domain

La plus ancienne description connue d’une chasse de ce type date de 1583. Elle se trouve dans Le Plaisir des champs, de Claude Gauchet, aumônier des rois Charles IX et Henri III, qui décrit une « chasse à la darue » (Guichet du savoir). La même année, en avril 1583, le chroniqueur Pierre de L’Estoile mentionne « le Daru » dans son journal (Centre d’études francoprovençales).

Les huit dates du dahu dans les écrits, de 1583 à 2015
Le dahu dans les écrits — ouvrir le graphique en grand

Ensuite, plus rien, ou presque, jusqu’au XIXe siècle. Le dahu moderne réapparaît dans la première moitié du siècle, au moment où les campagnes se vident au profit des villes industrielles (Centre d’études francoprovençales). Le monde rural se met alors à accueillir des citadins, des visiteurs parfaits pour une chasse au dahu.

Un animal pris très au sérieux par les savants

La suite est un festival de sérieux mis au service d’une blague :

  • 1945 : deux folkloristes, Jo Chartois et Calvin Claudel, publient un article intitulé « Hunting the Dahut ». Son traducteur compare la chasse au dahu au snipe hunt américain (Wikipédia (en), « Snipe hunt »).
  • 1er avril 1967 : le préfet de Haute-Savoie aurait déclaré les hauteurs de Reignier « sanctuaire du dahu », où la chasse et la photographie sont interdites (Wikipédia (en)). La date est un indice.
  • 1er avril 1995 : Marcel Jacquat inaugure une exposition consacrée au dahu au musée d’histoire naturelle de La Chaux-de-Fonds (Wikipédia (en)). Il dirige aussi, avec un sérieux imperturbable, un « Laboratoire international de dahutologie systématique et fonctionnelle » (Centre d’études francoprovençales).
  • 2 avril 2001 : Le Monde publie « Le dahu, insaisissable et pourtant vivace », signé Catherine Vincent (Guichet du savoir).
  • 2015 : le géographe Jean-Baptiste Bing, de l’université de Genève, consacre un article de la Revue de géographie alpine au dahu et à la chasse en montagne (Revue de géographie alpine).

Alix a noté dans la marge : « Deux événements officiels sur trois un 1er avril. L’animal a le sens du calendrier. »

Les mentions de 1583, l’article de 1945, l’exposition de 1995 et les travaux universitaires récents.

L’étymologie, qui reste débattue, et l’arrêté préfectoral de 1967, dont le Bureau n’a pas vu le texte.

Carnet de terrain, jour 1 : arrivée dans le Jura et premiers entretiens

Récit de Claire et de Solène, transmis au Bureau le soir même.

Les cascades du Hérisson

La cascade de l’Éventail, dans le Jura
La cascade de l’Éventail, dans le Jura
Juraastro · Source · CC BY-SA 3.0

On ne va pas mentir : le premier arrêt n’avait pas grand-chose à voir avec le dahu. Claire et Solène ont commencé par les cascades du Hérisson, autour de Ménétrux-en-Joux. La rivière y dégringole en 31 sauts successifs, dont la cascade de l’Éventail, haute de 65 mètres, et le Grand Saut, de 60 mètres. Le sentier principal relie sept grandes chutes, pour environ trois heures de marche aller-retour (Jura Tourisme). En octobre, le moment est idéal : c’est en automne et au printemps que le débit est le plus fort.

Solène et son carnet au bord de la cascade
Solène prend des notes

Solène a noté dans son carnet la première découverte linguistique du voyage. Le nom « Hérisson » ne viendrait pas de l’animal, mais de « Yrisson », qui signifierait « eau sacrée » (Jura Tourisme). « Premier animal du dossier qui n’en est pas un, a-t-elle écrit. Bon présage. »

Selfie de Solène et Claire devant une cascade
Premier arrêt, les cascades

Le plateau des sept lacs

Claire devant un lac, selfie de Solène
Un décor idéal pour chercher le dahu

Plus haut, la vallée s’ouvre sur le plateau des sept lacs : Ilay, le Petit et le Grand Maclu, Narlay, Bonlieu, le Vernois et le Fioget. Le site fait partie du réseau des Grands Sites de France (Jura Tourisme). Claire a fait remarquer que, pour un animal qui ne vit que sur les pentes, le Jura offrait au moins le décor idéal.

Les lacs d’Ilay et du Grand Maclu, dans le Jura
Les lacs d’Ilay et du Grand Maclu, dans le Jura
Xxdayvidxx71 · Source · CC BY-SA 4.0

Premier entretien, premier fou rire

Le protocole de Claire était simple : une seule question pour commencer, « Est-ce que vous connaissez le dahu ? », puis laisser parler. Première réponse, celle de la gérante d’une buvette au bord du sentier : un éclat de rire, puis « Vous êtes de la ville, vous. » La conversation a duré quarante minutes. C’est la règle que l’équipe allait vérifier toute la journée : tout le monde connaît le dahu, et tout le monde a une histoire de chasse à raconter. La sienne, ou celle d’un cousin.

Ce carnet raconte l’expérience de nos enquêtrices. Les informations qu’il contient sont sourcées, mais les impressions restent les leurs.

Claire fait une grimace sous la pluie, les deux enquêtrices ont relevé leurs capuches
Trempées, mais toujours sur la piste

Ce que racontent les habitants : les variantes du dahu

Claire discute sur un banc, selfie de Solène
Tout le monde a une histoire de chasse

En deux jours, Claire a rempli un carnet entier. Elle a parlé à des commerçants, à des randonneurs, à des retraités sur un banc et à une grand-mère qui promenait son petit-fils. Chacun avait sa version. Solène, elle, notait surtout les mots.

Cinq rencontres

La gérante de la buvette. « Ici, les anciens disaient aussi le dairi. Et la chasse, ça se finit toujours pareil : celui qui tient le sac reste dans le froid, les autres rentrent manger la fondue. »

L’ancien moniteur de colonie de vacances. Il a encadré des colonies pendant des années. « C’était un passage obligé. Chaque nouveau y avait droit. Et l’année d’après, c’est lui qui tenait la lampe pour le suivant. »

Le randonneur suisse. Il a éclaté de rire quand Claire lui a expliqué l’enquête. « Chez nous, le dahu a eu droit à une exposition dans un vrai musée, à La Chaux-de-Fonds. Allez voir, c’est de l’autre côté de la frontière. » Solène a aussitôt modifié le programme du lendemain.

La randonneuse picarde. En vacances dans le Jura, elle a corrigé tout le monde : « Chez nous, ce n’est pas une chèvre, c’est un oiseau, la bitarde. Mais la blague est exactement la même. »

Le petit-fils de huit ans. Le meilleur spécialiste de la journée. Il a expliqué à Claire qu’il y a « le dahu qui tourne à droite et celui qui tourne à gauche », et qu’il faut siffler derrière lui pour qu’il se retourne. Sa grand-mère a souri sans rien dire. Elle a demandé à Claire de ne surtout pas lui révéler la fin.

Ce que disent les sources

Au Bureau, Alix a vérifié chaque version, une par une :

Les variantes confrontées aux sources
Ce qu’on a entenduCe que confirment les sources
Le dahu s’appelle aussi dairi dans le JuraOui, dairi est le nom jurassien du dahu (Wikipédia (en))
La chasse se termine par une fondue pour les autresC’est la fin « classique » décrite par Marcel Jacquat (Centre d’études francoprovençales)
C’était un rituel de colonie de vacancesLa chasse devient une blague de colonie dans la seconde moitié du XXe siècle (Wikipédia (en))
En Picardie, c’est un oiseauLa bitarde, ou petite outarde, y joue le même rôle (Revue de géographie alpine)
Il faut siffler pour qu’il se retourneUne des méthodes rapportées (Connexion)
Les enfants le cherchent encoreDes enfants partent toujours le chercher à la tombée de la nuit (Connexion)

Solène a tiré la conclusion de la journée lors de la visio du soir : « Personne ne nous a dit qu’il y croyait. Mais tout le monde nous a dit qu’il l’avait fait croire à quelqu’un. »

Les témoignages sont présentés sans nom. Chacun correspond à une version de la légende documentée dans les sources du tableau.

Au Bureau : Jean-Rémi et la biomécanique du dahu

Pendant que Claire et Solène remplissaient leurs carnets, Jean-Rémi s’est posé la question que personne n’avait pensé à poser : « Admettons qu’il existe. Est-ce qu’il tiendrait debout ? » Il a sorti une règle, un rapporteur, une planche et sa calculatrice. Au Bureau, on sait que quand Jean-Rémi sort sa calculatrice, il vaut mieux ne pas le déranger.

Le calcul

Le principe est simple. Sur une pente, les sabots placés côté montagne sont plus hauts que ceux placés côté vallée. Pour que le corps reste horizontal, il faut que les pattes côté montagne soient plus courtes. La différence de longueur se calcule en multipliant l’écart entre les sabots gauches et droits par la tangente de l’angle de la pente. Jean-Rémi a pris un écart de 20 cm, à peu près celui d’une chèvre :

Le calcul de Jean-Rémi
PenteDifférence de longueur nécessaire
15°Environ 5,4 cm
30°Environ 11,5 cm
45°20 cm
60°Environ 34,6 cm
Schéma de la maquette sur une pente de 30 degrés
Les pattes du dahu, avant et après un demi-tour

Trois découvertes

1. Le dahu est le spécialiste d’une seule pente. Avec des pattes de longueur fixe, il ne tient droit que sur une seule inclinaison. Sur un terrain plat, il boite. Sur une pente plus raide, il penche quand même. « Un dahu réglé pour 30 degrés, a résumé Jean-Rémi, c’est une voiture qui ne roulerait bien que dans une seule côte. »

2. La chasse au dahu est physiquement juste. Quand le dahu fait demi-tour, ses pattes courtes se retrouvent côté vallée. Au lieu de compenser la pente, elles l’aggravent. Sur une pente de 30 degrés, il ne lui manque plus 11,5 cm, mais 23 cm. Il bascule, exactement comme dans la « méthode B » décrite par Marcel Jacquat. Conclusion de Jean-Rémi : « La chasse au dahu repose sur une vraie loi de la physique. Il ne lui manque que le dahu. »

Portrait d’un chamois sauvage au Chasseral
Un chamois sauvage dans le parc régional Chasseral, dans le Jura suisse
Giles Laurent · Source · CC BY-SA 4.0

3. Les vrais animaux de montagne font mieux. Le chamois ou le bouquetin n’ont pas besoin de pattes inégales : ils plient plus ou moins leurs articulations selon la pente, dans un sens comme dans l’autre. Le dahu, lui, est une solution d’ingénieur un peu trop rigide.

La maquette

Jean-Rémi présente sa maquette à Yvan et Mathis
Le dahu passe au banc d’essai

Pour vérifier, Jean-Rémi a imprimé en 3D un petit dahu aux pattes réglables et l’a posé sur une planche inclinée à 30 degrés dans le couloir du Bureau. Dans le bon sens, il tient. Après un demi-tour, il roule jusqu’au sac en papier placé en bas. Mathis a filmé la scène au ralenti. Yvan a demandé qu’on la repasse trois fois. Taux de réussite de la chasse : 100 %.

Le calcul est simplifié, avec des pattes droites et une pente régulière, et la maquette reste un jeu. Mais le raisonnement géométrique, lui, est exact.

Carnet de terrain, jour 2 : forêts, pièges photo et La Chaux-de-Fonds

Récit de Claire et de Solène, transmis au Bureau le lendemain.

La relève des pièges photo

Solène installe un piège photographique, selfie de Claire
Trois appareils pour deux espèces imaginaires

La veille au soir, avec l’accord du propriétaire d’un bois, Claire et Solène avaient installé trois pièges photographiques en lisière de forêt, selon le plan dessiné par Jean-Rémi : un en haut de pente, un à mi-pente et un en bas, « pour couvrir les deux espèces ». Il avait même calculé l’angle de chaque appareil.

Au petit matin, la relève. Bilan de la nuit, analysé à distance par Jean-Rémi : un renard, deux chevreuils, un blaireau très photogénique et un randonneur matinal. Aucun dahu, ni lévogyre ni dextrogyre. Jean-Rémi a quand même félicité l’équipe : « Zéro dahu sur trois appareils, c’est un résultat. Un résultat négatif, mais un résultat. »

Un lynx boréal photographié au zoo de Skåne, en Suède
Un lynx boréal photographié au zoo de Skåne, en Suède
David Castor · Source · Public domain

Le massif du Jura abrite d’ailleurs un animal bien plus rare que le dahu, et bien réel : le lynx. Les naturalistes le suivent justement grâce à des pièges photographiques, et sa population s’étend peu à peu vers le nord (Assemblée nationale, réponse ministérielle de 2016). Les appareils de l’équipe ne l’ont pas surpris. Il fallait s’y attendre : il est encore plus discret que le dahu, et lui existe.

Direction la Suisse

Sur le conseil du randonneur suisse de la veille, Claire et Solène ont passé la frontière pour rejoindre La Chaux-de-Fonds, dans le Jura suisse. C’est là que Marcel Jacquat avait ouvert, le 1er avril 1995, son exposition sur le dahu. L’ancien musée d’histoire naturelle a depuis laissé place au MUZOO, ouvert fin 2022 dans un bâtiment rénové, avec une exposition sur la crise de la biodiversité et un zoo gratuit (MySwitzerland).

L’entrée du parc du Bois du Petit-Château, à La Chaux-de-Fonds
L’entrée du parc du Bois du Petit-Château, à La Chaux-de-Fonds
MUZOO2024 · Source · CC BY-SA 4.0
Claire et Solène sous la plaque Replat du Dahut
Le dahu a une adresse

En arrivant, Solène s’est arrêtée net devant la plaque de rue. L’adresse du musée : Replat du Dahut 1 (MySwitzerland). Elle l’a photographiée sous tous les angles. « On a cherché le dahu dans toute une forêt, et il nous attendait sur une plaque de rue. »

Le seul animal sauvage de l’enquête

Claire imite un chat avec une grimace et la main, devant l’enclos du lynx avec Solène
Celui-là existe

Dans le zoo, entre les ours, les loutres et les cerfs, un lynx somnolait sur un rocher (MySwitzerland). Ce fut le seul grand animal sauvage du Jura que l’équipe ait vu de près pendant tout le voyage. Claire l’a regardé longtemps. « Il a tout ce qu’on prête au dahu : il est rare, discret, presque invisible. Sauf qu’on a passé quatre siècles à inventer un animal des montagnes, alors qu’il y en avait déjà un vrai qui méritait qu’on le cherche. »

Ce carnet raconte l’expérience de nos enquêtrices. Les informations qu’il contient sont sourcées, mais les impressions et les résultats des pièges photo restent les leurs.

Les cousins du dahu dans le monde

Au Bureau, Yvan a voulu savoir si le dahu était une spécialité française. Il a déplié une carte du monde sur la grande table et y a planté une épingle à chaque cousin trouvé. À la fin de la journée, la carte ressemblait à un hérisson. Le vrai, cette fois.

En France et autour

Le dahu change de nom selon les régions : dairi dans le Jura, darou dans les Vosges, daru en Picardie, darhut en Bourgogne, tamarou dans l’Aubrac et l’Aveyron, tamarro en Catalogne et en Andorre (Wikipédia (en)). On le retrouve aussi en Suisse romande, en Valais germanophone et dans le nord de l’Italie (Revue de géographie alpine). Marcel Jacquat recense même des noms bretons, comme morilhon ou mitard, et un sarchiapone italien (Centre d’études francoprovençales).

Le tour du monde de la chasse imaginaire

Les cousins du dahu
Pays ou régionL’animalCe qu’il a de particulier
États-UnisLe snipeLa chasse au « snipe » existe depuis au moins les années 1840. C’était le bizutage le plus courant des colonies de vacances américaines au début du XXe siècle.
Communauté germanophone de PennsylvanieL’ElbedritscheOn envoie la victime l’appeler avec un sac, et on la laisse « tenir le sac ».
Espagne et PortugalLe gamusino« Cazar gamusinos », chasser un animal qui n’a aucune description précise.
ÉcosseLe haggis sauvageComme le dahu, il a des pattes de longueurs différentes et tourne autour des collines dans un seul sens.
PicardieLa bitardeIci, c’est un oiseau, la petite outarde, mais la blague est la même.

Sources : Wikipédia (en), « Snipe hunt », Wikipédia (en), « Wild haggis », Revue de géographie alpine.

Le haggis, frère jumeau écossais

Le « haggis sauvage » exposé au musée Kelvingrove de Glasgow : un animal imaginaire
Le « haggis sauvage » exposé au musée Kelvingrove de Glasgow : un animal imaginaire
Emoscopes · Source · CC BY-SA 2.5

Le cousin le plus proche est écossais. Le haggis sauvage existerait en deux variétés : l’une aux pattes gauches plus longues, qui tourne dans le sens des aiguilles d’une montre, l’autre dans le sens inverse. Les deux variétés auraient du mal à se reproduire : pour faire face à sa partenaire, le mâle doit se retourner et perd l’équilibre. En 2003, un sondage commandé par un fabricant de haggis affirmait qu’environ un tiers des visiteurs américains en Écosse croyaient à son existence (Wikipédia (en), « Wild haggis »). Le vrai haggis, lui, est un plat à base d’abats de mouton.

Jean-Rémi a immédiatement fait le lien avec son calcul : « Le problème du mâle haggis, c’est exactement mon demi-tour. Il lui manque 23 centimètres. »

Une blague universelle

Une représentation de l’Elwetritsch, autre créature imaginaire
Une représentation de l’Elwetritsch, autre créature imaginaire
Ramessos · Source · Public domain

Les folkloristes classent ce genre de farce parmi les « courses inutiles », sous la référence J2349 de la classification des motifs de Stith Thompson (Wikipédia (en), « Snipe hunt »). Partout, on retrouve les mêmes ingrédients : un nouveau venu, la nuit, un sac, un animal impossible et des complices qui rentrent au chaud.

L’existence de chasses imaginaires similaires aux États-Unis, en Espagne, au Portugal, en Écosse et dans de nombreuses régions de France.

Le sondage de 2003 sur le haggis, commandé par un fabricant de haggis, ce qui invite à la prudence.

Pourquoi on y croit, et pourquoi on y envoie les autres : l’analyse de Solène

Sur la route du retour, Solène a relu ses notes et comparé les entretiens avec les recherches d’Alix. Sa conclusion a surpris toute la grande table : le dahu n’est pas une légende à laquelle on croit. C’est une légende qu’on transmet.

Personne n’y croit, tout le monde y joue

Durant les deux jours d’entretiens, aucun habitant n’a affirmé croire au dahu. Mais presque tous avaient participé à une chasse, d’un côté du sac ou de l’autre. Pour Solène, c’est ce qui distingue le dahu des autres légendes du Bureau. Personne n’a peur de lui. On ne le raconte pas pour expliquer quelque chose, mais pour faire entrer quelqu’un dans le groupe.

Un rite d’initiation

C’est aussi l’analyse du géographe Jean-Baptiste Bing. La chasse au dahu sert de rite d’initiation : elle met à l’épreuve les jeunes ou les nouveaux venus, les fait entrer dans l’humour local et renforce l’identité du groupe. C’est ce qui expliquerait qu’elle ait duré, et qu’elle se soit répandue jusque dans les plaines (Revue de géographie alpine). Les folkloristes américains disent la même chose du snipe hunt : la farce se moque des nouveaux tout en les accueillant (Wikipédia (en), « Snipe hunt »).

Les gens d’en haut et les gens d’en bas

Panneaux de randonnée à Châtel-de-Joux, dans le Jura
Panneaux de randonnée à Châtel-de-Joux, dans le Jura
Sebleouf · Source · CC BY-SA 4.0

Le dahu raconte aussi une rencontre entre deux mondes. Il aurait été inventé par des montagnards pour piéger les citadins trop crédules (Connexion), et il prospère justement au XIXe siècle, quand les touristes découvrent la montagne. Pour une fois, c’est le citadin qui ne connaît pas les règles. Solène y voit une petite revanche : « La ville a les journaux, les musées et les dictionnaires. La montagne a le dahu. »

Le nom dit tout

Reste le détail linguistique qui a ravi Solène. Si le mot daru signifie bien « niais, lourdaud », comme le pense Marie-Rose Simoni-Aurembou (Guichet du savoir), alors la blague est entièrement dans le nom. On envoie quelqu’un chasser le dahu, et c’est lui qui, sans le savoir, joue le rôle du dahu.

La fonction de la chasse au dahu
Ce que fait la chasse au dahuPour qui
Tester la patience et l’humour d’un nouveau venuLe chassé, enfin le chasseur
Souder le groupe autour d’un secret partagéLes complices
Affirmer l’identité des gens de la montagneLes habitants
Transmettre une histoire d’une génération à l’autreCelui qui tenait le sac et qui tiendra la lampe

Solène a conclu : « La chasse au dahu n’est pas une blague contre quelqu’un. C’est une porte d’entrée. Celui qui tient le sac cette année tiendra la lampe l’année prochaine. »

L’analyse de Solène s’appuie sur les travaux cités et sur les entretiens de l’équipe. C’est une interprétation, pas une mesure.

Le verdict du Bureau

Du comté découpé pour la dégustation
Du comté découpé pour la dégustation
Arnaud 25 · Source · CC BY-SA 4.0

Le dossier a été refermé au retour de Claire et Solène, autour de la grande table. Elles avaient rapporté un comté du Jura, des centaines de photos de cascades et un carnet d’entretiens plein à craquer. Jean-Rémi a fait une dernière démonstration avec sa maquette, cette fois devant toute l’équipe.

La table du Bureau vue par Solène, comté au premier plan
Du comté, une maquette et beaucoup de choses à raconter
Le verdict du Bureau
Ce qu’on raconteVerdictCe qu’on sait
Le dahu existeFauxAucun spécimen, aucune photo, et zéro dahu sur trois pièges photo
Ses pattes sont plus courtes d’un côtéFaux, mais calculable11,5 cm d’écart pour une pente de 30 degrés, selon les calculs de Jean-Rémi
La chasse au dahu est une très vieille blagueVraiUne « chasse à la darue » est décrite dès 1583
C’est une blague propre aux montagnes françaisesFauxElle a des cousins aux États-Unis, en Écosse, en Espagne et au Portugal
On y envoie encore les enfants et les nouveaux venusVraiColonies, familles, et des enfants qui le cherchent encore à la tombée de la nuit
Un préfet a créé un sanctuaire du dahuÀ recouperUn 1er avril 1967, selon Wikipédia

Légende urbaine : FAUSSE, et fière de l’être. Le dahu n’existe pas, et personne ne prétend vraiment le contraire. Mais c’est sans doute l’animal imaginaire le mieux documenté de France : une chasse décrite dès 1583, des noms dans toutes les régions, une exposition dans un musée suisse, des articles dans Le Monde et dans des revues universitaires, et même une rue à son nom. Son vrai pouvoir n’est pas de faire peur, mais de faire entrer les nouveaux dans le groupe. Et selon Jean-Rémi, s’il existait, la chasse fonctionnerait parfaitement.

Et pourtant…

Il reste une image. En rangeant les fichiers des pièges photo, Mathis est retombé sur un cliché que tout le monde avait survolé : l’appareil de mi-pente, 3 h 12 du matin. Une silhouette floue traverse le cadre de gauche à droite, la tête basse. Ensuite, plus rien. Elle ne revient pas, ni sur cet appareil ni sur les deux autres. Comme un animal qui ne pourrait avancer que dans un seul sens.

Une chevrette photographiée à Forest-Montiers, dans la Somme — image de comparaison
Une chevrette photographiée à Forest-Montiers, dans la Somme — image de comparaison
APictche · Source · CC BY-SA 4.0

Très probablement un chevreuil. Jean-Rémi a quand même mesuré l’image, par principe. À cet endroit, la pente fait environ 30 degrés. Pourtant, le dos de l’animal est parfaitement horizontal. « Un chevreuil, sur une pente, ça penche un peu. Celui-là ne penche pas du tout. » Puis il a ajouté, très vite : « C’est sûrement un effet de cadrage. »

Il n’a rien conclu. Il a simplement réimprimé la photo et l’a punaisée sur le tableau en liège, dans la colonne « Rien trouvé ». Un peu plus haut que les autres.

C’est Claire qui a eu le dernier mot : « Quatre siècles de chasses, et personne n’a jamais vu de dahu. En même temps, personne n’est jamais resté assez longtemps pour vérifier. Tout le monde est toujours rentré manger la fondue. »

Si vous passez un jour une nuit dans le Jura, emportez un sac. On ne sait jamais.

L’animal de la photo de 3 h 12. Le Bureau penche, contrairement à lui, pour un chevreuil.

La maquette a rejoint le placard des objets, avec son étiquette :

Maquette de dahu lévogyre, impression 3D, pattes réglables. Conçue par Jean-Rémi. Réglée pour une pente de 30 degrés. Tombe dans le sac à chaque demi-tour, comme prévu par le calcul. Ne pas jeter.

Vous avez chassé le dahu, en colonie, en famille ou avec des amis ? Ou vous connaissez un autre animal imaginaire de votre région ? Confiez une piste au Bureau.

Sources

Le dahu et son histoire

Les cousins du dahu

Le Jura

Cités par nos sources

  • Claude Gauchet, Le Plaisir des champs, 1583.
  • Pierre de L’Estoile, Journal, avril 1583.
  • Jo Chartois et Calvin Claudel, « Hunting the Dahut », 1945.
  • Catherine Vincent, « Le dahu, insaisissable et pourtant vivace », Le Monde, 2 avril 2001.

Auteurs et contributions

Auteurs

  • Alix Beaumont
  • Claire Vernier
  • Jean-Rémi Vasseur
  • Mathis Cordier
  • Solène Martel
  • Yvan Daurelle