Représentation d’Osiris entouré de figures de la mythologie égyptienne
Menace InquiétantStatut Non confirmé

Isis cherche ce qui reste d’un être aimé, morceau après morceau. Avant même de parler de résurrection, Claire Vernier entend dans ce récit une obstination que l’on comprend : ne pas laisser la disparition avoir le dernier mot. Jean-Rémi Vasseur s’intéresse à la manière dont les objets et les lieux de culte donnent une forme à ce travail de rassemblement.

Les notes du dossier sont conservées ci-dessous. L’équipe les lit en distinguant les versions du mythe, les interprétations ultérieures et les découvertes archéologiques. Elles peuvent dialoguer sans devenir les fragments d’un récit unique resté immobile pendant des millénaires.

Statue sombre d’Osiris debout, présentée dans les collections égyptiennes du Louvre.
Une représentation d’Osiris conservée au Louvre.
Gary Todd · CC0

Rassembler un dieu dispersé

La version la plus complète du mythe d’Osiris nous est parvenue non pas par des textes égyptiens, mais par l’historien grec Plutarque, dans son traité Isis et Osiris (vers 100 apr. J.-C.). Osiris, fils de Geb (la Terre) et Nout (le Ciel), règne sur l’Égypte avec sagesse. Il enseigne l’agriculture, les lois, la religion. Son règne est bienfaisant. Son frère Seth, dévoré de jalousie, l’invite à un banquet et lui fait prendre place dans un sarcophage sur mesure, qu’il scelle et jette dans le Nil. Puis, pour s’assurer qu’Osiris ne puisse jamais revenir, Seth récupère le corps et le découpe en quatorze morceaux dispersés à travers toute l’Égypte.

C’est là qu’intervient Isis, épouse d’Osiris. Elle parcourt l’Égypte entière pour retrouver les fragments du corps de son mari. Elle en retrouve treize. Le quatorzième — son phallus — a été dévoré par un poisson du Nil. Elle reconstitue le corps, fabrique un phallus de substitution en or, et par la puissance de sa magie, ramène Osiris à la vie le temps d’une nuit. De cette union naît Horus. Puis Osiris descend dans le monde souterrain pour y régner sur les morts. Il devient le premier ressuscité de l’histoire des religions.

L’influence du mythe osirien sur d’autres systèmes religieux a été étudiée par des générations de chercheurs. Sir James George Frazer, dans Le Rameau d’Or (1890), place Osiris dans une longue liste de dieux mourant et ressuscitant — Adonis, Dionysos, Attis — et suggère une structure mythologique commune à de nombreuses religions méditerranéennes. Des parallèles avec la figure christique ont été relevés par des théologiens comme Rudolf Bultmann, sans que ces comparaisons permettent de tirer des conclusions définitives sur les filiations réelles entre ces traditions.

Alix Beaumont distingue le récit de Plutarque des traditions égyptiennes qu’il reprend et interprète. Yvan Daurelle replace ensuite chaque témoignage de culte dans son époque. Les recherches présentées par Laurent Coulon au Collège de France montrent justement combien de nouveaux matériaux ont renouvelé la connaissance d’Osiris : l’archéologie ne se contente pas de répéter une histoire déjà achevée. Voir Collège de France — Laurent Coulon et les recherches sur le culte d’Osiris.

Façade à colonnes du temple de Séthi Ier à Abydos, en Égypte.
Le temple de Séthi Ier à Abydos, photographié en 2000.
Roland Unger · CC BY-SA 3.0

Un mythe que les siècles continuent de lire

La franc-maçonnerie a incorporé le mythe osirien au cœur de ses rituels initiatiques. La recherche du corps d’Osiris, la reconstitution des fragments dispersés, la quête du « Mot perdu » — ces thèmes structurent des degrés entiers du Rite Écossais Ancien et Accepté. Le Rite de Misraïm, apparu en Égypte à la fin du XVIIIe siècle, est explicitement fondé sur la cosmologie égyptienne. Des millions de francs-maçons à travers le monde perpétuent, souvent sans le savoir clairement, une tradition dont Osiris est l’axe central.

Ce qui trouble les égyptologues contemporains, c’est la persistance et la précision avec lesquelles ce mythe a été transmis pendant plus de trois millénaires. Le temple d’Abydos, lieu de pèlerinage considéré comme le tombeau d’Osiris, attirait des fidèles de tout l’Empire. Des inscriptions votives retrouvées sur le site couvrent une période de plus de 2 000 ans de culte ininterrompu. La série Merlin, le film Gods of Egypt, et des dizaines d’œuvres contemporaines s’y réfèrent. Mais le vrai Osiris n’est pas dans les films. Il est dans la question qu’il pose depuis le début : peut-on revenir de la mort ? Aucune civilisation n’a jamais cessé de la poser.

Le verdict du Bureau

Mathis Cordier veille à ne pas utiliser une reconstitution moderne comme si elle montrait un rite antique observé directement. Solène Martel sépare pour sa part un rapprochement de thèmes d’une filiation démontrée : deux traditions peuvent parler du retour à la vie sans que cette ressemblance suffise à établir comment l’une aurait emprunté à l’autre. Le titre de « premier ressuscité » rencontré dans les notes demande lui aussi des définitions et une chronologie précises.

Le Bureau retient l’histoire d’un mythe et de ses usages, sans y voir une preuve de résurrection physique. La question qu’Isis laisse derrière elle n’en perd pas sa force : lorsque nous préservons des objets, des noms et des souvenirs d’un disparu, que cherchons-nous à faire revenir exactement ?

Sources & références • Mythe d’Osiris — Wikipédia
• Osiris : dieu de la vie, de la mort et de la résurrection — Carnet d’Histoire
• Le culte d’Osiris révolutionné — Collège de France
• Plutarque, Isis et Osiris, vers 100 apr. J.-C.
• Sir James George Frazer, Le Rameau d’Or, Macmillan, 1890
• Rite de Misraïm — tradition maçonnique égyptienne, XVIIIe siècle