« En moyenne, on avale huit araignées par an en dormant. » Vous l’avez forcément entendue, cette phrase : dans une cour de récré, dans une liste de « le saviez-vous ? », ou lancée au dessert par quelqu’un qui voulait couper l’appétit à toute la table. Elle circule depuis plus de trente ans. Elle est fausse.
Mais le meilleur est ailleurs. Pour la démentir, on raconte partout la même anecdote : une journaliste aurait inventé ce chiffre en 1993 pour prouver que les internautes croient n’importe quoi. Cette journaliste n’a jamais existé. Elle a été inventée, elle aussi, par ceux-là mêmes qui démontaient la rumeur.
Au Bureau, on a donc ouvert un dossier à double fond : une légende urbaine, et la légende de sa légende. Voici ce qu’on a trouvé, entre une cave, un vieux livre sur les insectes et une anagramme très mal élevée.
Qui a enquêté sur ce dossier
Le dossier a démarré comme souvent au Bureau : un matin, autour de la grande table. Claire racontait l’appel reçu la veille. Une dame lui avait expliqué, très sérieusement, qu’elle dormait désormais avec un foulard sur la bouche depuis que son neveu lui avait sorti la fameuse statistique. Yvan n’a même pas levé les yeux de ses cartes : « Huit par an ? Sur une vie, ça fait combien ? » Jean-Rémi, lui, s’était déjà porté volontaire pour vérifier. Personne ne lui avait rien demandé.
- Yvan Daurelle (archives et anomalies cartographiques) a daté chaque apparition du chiffre, de 1992 à aujourd’hui, et fait les comptes que personne ne fait.
- Alix Beaumont (cryptographie documentaire) s’est penchée sur la source « officielle » du mythe : un article de 1993, un livre de 1954 et un nom de journaliste qui sonnait bizarrement.
- Claire Vernier (récits oraux) a comparé les témoignages de ceux qui jurent avoir avalé une araignée.
- Jean-Rémi Vasseur (terrain) a dormi sept nuits la bouche ouverte, dans la cave du Bureau.
- Mathis Cordier (audiovisuel) a filmé ces nuits, visionné les rushs et déniché le mème qui a fait rire toute l’équipe.
- Solène Martel (psycholinguistique) a disséqué la phrase elle-même : pourquoi « huit », pourquoi « en moyenne », et pourquoi ça colle autant.
Fidèles à nos méthodes, on a sourcé chaque affirmation : tout est listé en fin d’article.
Huit, quatre, vingt ou une livre : une légende qui ne sait pas compter
Première découverte d’Yvan : la légende n’est même pas d’accord avec elle-même. Selon qui la raconte, le chiffre change du simple au millier.
| Version | Où on la croise |
|---|---|
| 8 araignées par an | La version star d’aujourd’hui, celle que démontent Scientific American et la plupart des articles |
| 4 par an | La variante retenue par l’arachnologue Rod Crawford pour sa page du Burke Museum de Seattle |
| 20 dans une vie | Une autre version courante, relevée par le même Crawford |
| 8 dans une vie | Celle des plus anciennes traces écrites, en 1992 et 1999 (Mimikama), reprise aussi sur une capsule de thé glacé Snapple (Washington Post) |
| 3, 8 ou plusieurs dizaines par an | Les fourchettes qui circulent selon Mental Floss |
| Une livre (environ 450 g) dans une vie | La version entendue par un correspondant de Crawford en Pennsylvanie |
Rod Crawford s’est d’ailleurs amusé à faire les comptes lui-même. À quatre araignées par an, en avaler vingt dans une vie suppose de vivre… cinq ans. Et une livre d’araignées, c’est plus de 20 000 individus de taille moyenne : il faudrait 5 000 ans pour l’atteindre à ce rythme (Burke Museum).
Yvan a refait l’exercice avec la version reine. Huit par an pendant 80 ans, cela fait 640 araignées par personne. Multipliées par quelque 8 milliards d’humains, on arrive à plus de 60 milliards d’araignées avalées chaque année sur la planète. « Une statistique qui change de valeur selon qui la raconte, ça s’appelle une rumeur, a-t-il conclu. Une vraie statistique, elle, a une source. » Restait à la trouver.
Peut-on vraiment avaler une araignée en dormant ?

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En théorie, ce n’est pas impossible. En pratique, aucun cas n’a jamais été consigné dans la littérature scientifique ou médicale, rappelle Rod Crawford (Burke Museum). Pour qu’une seule araignée finisse dans votre estomac, il faudrait qu’une série de conditions très improbables se réalisent en même temps. On les a reprises une à une.
- Dormir la bouche ouverte. Tout le monde ne dort pas ainsi. Pas de bouche ouverte, pas d’araignée avalée (Mental Floss).
- Qu’une araignée monte sur le lit. Selon Crawford, un lit ordinaire et bien fait voit passer une ou deux araignées par an. Et c’est sans humain dedans.
- Qu’elle s’approche du visage. Pour une araignée, un dormeur est une montagne qui tremble : le cœur bat, la poitrine se soulève, parfois ça ronfle. Or les vibrations occupent une place énorme dans leur perception du monde. Un humain endormi est donc plutôt un signal de danger qu’une destination (Scientific American). Le biologiste Bill Shear, ancien président de l’American Arachnological Society, ajoute qu’à leurs yeux nous ne sommes guère plus qu’un gros rocher, un élément du décor.
- Qu’elle entre dans la bouche. L’entomologiste Floyd Shockley, du Smithsonian, décrit notre bouche comme une caverne chaude et humide, remplie surtout de gaz carbonique et de vapeur d’eau : de quoi repousser un animal qui respire de l’oxygène. Le seul scénario plausible serait qu’une araignée lâche prise au plafond pile au-dessus de votre visage, et tombe droit dans votre bouche ouverte (Washington Post).
- Qu’on l’avale sans se réveiller. Les médecins Aaron Carroll et Rachel Vreeman rappellent qu’on bouge beaucoup en dormant, et qu’on n’avale pas automatiquement tout ce qui entre dans la bouche (Mental Floss). Une patte qui chatouille la langue réveillerait la plupart d’entre nous.
Crawford propose d’ailleurs un test tout simple pour se convaincre du point 3 : soufflez doucement sur une araignée, et regardez-la détaler. Au Royaume-Uni, Geoff Oxford, de la British Arachnological Society, se demande lui aussi ce qu’une araignée irait bien faire là-dedans, et le zoologiste Matt Wilkinson, de l’université de Cambridge, classe l’histoire parmi les mythes que beaucoup prennent pour argent comptant (Discover Wildlife).
Et si, malgré tout, le pire arrivait ? Bill Shear se veut rassurant : l’acide de l’estomac tuerait l’araignée presque instantanément, sans aucun dommage pour l’humain (Washington Post).

Didier Descouens · Source · CC BY-SA 4.0
Un dernier détail a beaucoup plu à Yvan : selon Crawford, environ 95 % des araignées qu’on croise dans une maison y sont nées et n’en sont jamais sorties (National Geographic). Nos colocataires à huit pattes vivent donc avec nous toute l’année. Et elles ne viennent toujours pas dans notre bouche.
Documenté : aucun cas d’araignée avalée pendant le sommeil n’a été rapporté dans la littérature scientifique ou médicale.
« J’ai recraché une patte » : les témoins de Claire
Dès qu’on évoque le sujet, quelqu’un a une histoire. Un cousin, une sœur, soi-même à sept ans. Claire a sorti son carnet et comparé ces récits avec ceux qu’a recueillis Rod Crawford pendant des années. Le parallèle est frappant.
Une ou deux fois par an, raconte Crawford, quelqu’un lui affirme avoir retrouvé une patte d’araignée dans sa bouche au réveil. Problème : la preuve a toujours disparu, le plus souvent dans la cuvette des toilettes (Scientific American). Sur la page du Burke Museum, il fait le tri dans ce qu’on lui a rapporté (Burke Museum) :
- Une femme a trouvé une petite araignée inoffensive cachée dans son oreille, ce qui est tout à fait possible ;
- Deux personnes en auraient eu une dans le nez, sans pouvoir prouver qu’elle n’était pas déjà dans leur mouchoir ;
- Plusieurs racontent qu’enfants, encore à moitié endormis, ils ont craché ou chassé de leur bouche quelque chose qu’ils ont pris pour une araignée ou une patte.
Ces derniers récits se ressemblent tellement que Crawford se demande s’ils ne forment pas une légende urbaine à part entière. C’est aussi ce qui a frappé Claire : des souvenirs d’enfance, toujours lointains, toujours flous, et jamais le moindre bout d’araignée conservé.
Le seul témoignage que Crawford juge crédible a fait sourire toute la table. Une femme lui a raconté qu’enfant, dans un pré, un jour de grand vent, une araignée « montgolfière » portée par son fil de soie lui était entrée dans la bouche (Burke Museum). « Le seul cas sérieux concerne une petite fille dans un pré, la bouche ouverte face au vent, loin de tout lit, a résumé Claire. C’est exactement l’inverse de la légende. »

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Non établi : aucun témoignage d’araignée avalée pendant le sommeil n’a pu être vérifié.
Sept nuits la bouche ouverte : l’expérience très peu scientifique de Jean-Rémi
Jean-Rémi tenait à son expérience. Pendant sept nuits, il a dormi sur le vieux canapé de la cave du Bureau, la bouche grande ouverte, une caméra infrarouge de Mathis braquée sur le visage. Le décor était idéal : une cave, des étagères, et quelques locataires à huit pattes installés dans les coins du plafond depuis bien plus longtemps que nous.

Le bilan tient en quelques lignes :
- Araignées avalées : zéro ;
- Araignées filmées : une seule, la troisième nuit, immobile dans l’angle du plafond, qui n’a jamais fait un pas vers le canapé ;
- Ronflements : beaucoup, ce qui, d’après les arachnologues, est plutôt un répulsif ;
- Fausse alerte : une forme sombre s’approchant de la bouche à 3 h 12, que Mathis a fait repasser image par image à toute l’équipe. C’était la main de Jean-Rémi, venue se gratter le nez.
Ce que ça prouve ? Rien du tout, et on préfère le dire nous-mêmes : un seul dormeur, sept nuits, une seule cave. Mais l’exercice a mis le doigt sur un point essentiel. Pour établir qu’on avale « en moyenne huit araignées par an », il faudrait filmer des milliers de dormeurs pendant des années. Une telle étude n’a jamais été menée. Autrement dit, ce chiffre ne peut sortir d’aucune mesure : il a forcément été inventé par quelqu’un.
L’araignée de la troisième nuit, elle, est toujours dans son coin. L’équipe l’a baptisée Georg. On vous explique pourquoi un peu plus bas.
Non établi : notre expérience n’a aucune valeur statistique. Elle confirme seulement qu’aucune mesure n’a jamais pu produire ce chiffre.
Lisa Birgit Holst, la journaliste qui n’existait pas
Cherchez l’origine du mythe, et vous tomberez très vite sur la même histoire. C’est le chapitre qu’Alix a pris en main, et celui qui a fait basculer tout le dossier.

L’histoire que tout le monde recopie
En 1993, une chroniqueuse nommée Lisa Holst aurait publié dans le magazine PC Professional un article sur les listes de « faits » qui circulaient par e-mail, et sur la crédulité de ceux qui les recevaient. Pour le démontrer, elle aurait glissé dans son texte sa propre liste de faits absurdes, dont celui des huit araignées avalées chaque année. Elle l’aurait puisé dans un recueil de croyances populaires publié en 1954, consacré au folklore des insectes. Ironie suprême : son faux fait serait devenu l’une des intox les plus partagées d’internet (Mental Floss).
Cette histoire a été racontée en 2001 par Snopes, le plus célèbre site américain de vérification des rumeurs. Depuis, elle a été reprise partout : par des médias de vulgarisation, par des sites de curiosités comme Ripley’s, et jusqu’à des articles francophones publiés en 2026, comme celui de Paris Match Belgique, qui évoque encore cette liste de faux faits des années 1990. Une belle histoire, avec une morale. Alix, elle, a voulu vérifier les trois pièces du puzzle.
Pièce n° 1 : le livre de 1954
Le livre existe bel et bien. Il s’intitule Insect Fact and Folklore, il est signé de l’entomologiste Lucy W. Clausen et a paru chez Macmillan en juin 1954 (BioStor). Mais il pose un premier problème : il parle d’insectes, qui ont six pattes, et les araignées n’en font pas partie (Mimikama). Surtout, Snopes reconnaît aujourd’hui que la page citée ne dit rien de cette histoire d’araignées avalées (Snopes).
Pièce n° 2 : le magazine
Aucune trace d’un magazine anglophone baptisé PC Professional à cette époque, ni d’une chroniqueuse nommée Lisa Holst (The Debunker, par Ken Jennings). Ceux qui ont cherché, comme les journalistes de Mental Floss, n’ont trouvé que des pages qui racontent toutes la même histoire, en citant toutes Snopes.
Pièce n° 3 : le nom
C’est là qu’Alix s’est régalée. Un prénom double, un nom de famille court, quinze lettres en tout : le genre de nom qui la démange. Elle a recopié « Lisa Birgit Holst » sur une feuille et commencé à déplacer les lettres. Il ne lui a pas fallu longtemps.
| Le nom | L’anagramme |
|---|---|
| LISA BIRGIT HOLST | THIS IS A BIG TROLL |
| 15 lettres | les mêmes 15 lettres |
« Voilà un gros troll », en bon français. Pas une lettre de trop, pas une de moins.
Les aveux de Snopes
Alix n’était pas la première à tomber dessus. Snopes a fini par vendre la mèche sur une page dédiée : PC Professional et Lisa Birgit Holst n’existent pas, et le nom de la chroniqueuse est une anagramme que beaucoup de lecteurs avaient déjà repérée. Le site explique avoir glissé cet « easter egg » en avril 2001, comme un clin d’œil à ses lecteurs de longue date, habitués aux canulars qu’il s’amusait à monter aux débuts d’internet. Il précise aussi que la rumeur des araignées existait avant son article : il n’en est pas l’auteur, seulement celui de sa fausse origine (Snopes). Certains ont même soupçonné un piège à plagiaires, destiné à repérer ceux qui recopiaient le site sans le citer (The Debunker).
Le plus savoureux, c’est que le piège a fonctionné au-delà de toute espérance. Pendant plus de vingt ans, une foule d’articles ont démenti une rumeur en citant une source qu’aucun d’eux n’avait vérifiée. Exactement ce que la fausse Lisa Holst était censée dénoncer.
Alix a refermé son classeur avec un petit sourire : « Le canular ne portait pas sur les araignées. Il portait sur nous, ceux qui recopient sans vérifier. » Au Bureau, on a une règle pour ça, écrite noir sur blanc dans nos méthodes : trois sites qui recopient le même article, ça reste une seule source.
Documenté : le livre de 1954 existe, et il ne contient pas cette affirmation.
Documenté : Snopes reconnaît que Lisa Birgit Holst et PC Professional ont été inventés en avril 2001.
Non établi : qui a lancé le chiffre en premier.
Avant le troll : les vraies traces de la légende
Si Snopes n’a inventé que la fausse origine, d’où vient le chiffre ? Yvan, qui aime qu’on règle les questions de dates tout de suite, a dressé la chronologie de toutes les traces qu’on a pu retrouver, avec nos trois repères habituels.
| Date | Trace | Chiffre annoncé | Repère |
|---|---|---|---|
| 1954 | Insect Fact and Folklore, de Lucy W. Clausen, cité à tort comme source | Aucun | Documenté : le livre existe, la mention non (Snopes) |
| 1992 | Liste « Things to stress over », signée Margot Anne-Stephanie Vigeant dans le magazine étudiant Cornell Engineer | 8 dans une vie | À recouper : relevée par Mimikama, on n’a pas pu consulter l’original |
| 1993 | Article de « Lisa Holst » dans PC Professional | 8 par an | Documenté comme faux : inventé par Snopes en 2001 |
| 29 septembre 1999 | Liste « 50 top pieces of trivia » publiée par The Guardian, point n° 12 | 8 dans une vie | Documenté : citée par Snopes et Mimikama |
| Avril 2001 | Snopes publie l’histoire de Lisa Birgit Holst | 8 par an | Documenté : canular reconnu par le site |
| 2013 | Le mème Spiders Georg apparaît sur Tumblr | 3 par an | Documenté (Journal of Interdisciplinary Science Topics) |
| Années 2020 | Snopes avoue que la journaliste était un « big troll » | — | Documenté (Snopes) |
| 2026 | Des articles francophones reprennent encore la fausse origine | 7 ou 8 par an | Documenté (Paris Match Belgique) |
Un détail a sauté aux yeux d’Yvan : les plus anciennes traces parlent de huit araignées dans une vie, pas par an (Mimikama). « Personne n’a jamais mené la moindre étude, et pourtant le chiffre a été multiplié par quatre-vingts en chemin, a-t-il noté. Même les légendes font de l’inflation. »
Quant à la toute première apparition, elle reste introuvable. Snopes lui-même dit être toujours à sa recherche, et invite ses lecteurs à lui signaler la plus ancienne version dont ils se souviennent (Snopes). Le Bureau aussi, d’ailleurs.
À recouper : la liste de 1992 du Cornell Engineer est, à ce jour, la plus ancienne trace signalée. Il faudrait consulter le numéro original pour la confirmer.
Spiders Georg, ou la statistique démontée par l’absurde
C’est Mathis qui l’a dégoté, entre deux rushs de Jean-Rémi en train de ronfler. Un mème né sur Tumblr en 2013, devenu un classique de la culture internet anglophone : Spiders Georg (Journal of Interdisciplinary Science Topics).
L’idée, en substance : le fameux « fait » selon lequel une personne moyenne mange trois araignées par an serait en réalité une simple erreur de statistique. La personne moyenne n’en mange aucune. Mais il existe un certain Georg, qui vit dans une grotte et en avale plus de 10 000 par jour. Lui, c’est une valeur aberrante, et il n’aurait jamais dû être compté.

Solène a adoré. « C’est une meilleure leçon de statistique que bien des manuels, a-t-elle expliqué. Une moyenne ne dit rien de la personne ordinaire. Un seul cas extrême suffit à fabriquer une moyenne à partir de presque rien. »
Le mème a même eu droit à son article savant. En 2024, un étudiant de l’université de Leicester, Kai Jac Cordes, a publié dans le Journal of Interdisciplinary Science Topics, la revue de travaux étudiants de l’université, un calcul du nombre d’araignées que Georg devrait avaler pour que la légende devienne vraie (JIST).
Yvan, évidemment, a sorti sa calculatrice. Pour qu’environ 8 milliards d’humains atteignent à eux tous une moyenne de huit araignées par an alors que tous les autres n’en avalent aucune, Georg devrait en engloutir 64 milliards chaque année. Soit environ 175 millions par jour, ou un peu plus de 2 000 par seconde.
Mathis a tiré la conclusion qui s’imposait : « À ce rythme, Georg n’a pas le temps de dormir. Donc il ne les avale pas en dormant. La légende s’effondre toute seule. »
Pourquoi on y croit encore
Une affirmation sans aucune source, démentie depuis des décennies, et pourtant toujours vivante. Solène a passé la phrase au crible, mot par mot. Pour elle, la légende cumule cinq atouts.
- Un chiffre précis. « Huit » sonne comme le résultat d’une étude. « Quelques araignées » n’aurait impressionné personne. Le site Culinary Lore fait la même remarque : c’est la précision du nombre qui donne son air scientifique à la rumeur (Culinary Lore).
- Le mot « moyenne ». Il rend la phrase irréfutable. Vous n’en avez jamais avalé ? C’est sans doute que quelqu’un d’autre a pris votre part. Georg, par exemple.
- Le dégoût. En 2001, les psychologues Chip Heath, Chris Bell et Emily Sternberg ont montré que nous préférons transmettre les légendes urbaines qui provoquent le plus de dégoût. Parmi les motifs les plus efficaces, ils citent justement le fait d’avaler quelque chose de contaminé (Journal of Personality and Social Psychology). Une araignée dans la bouche coche toutes les cases.
- L’angle mort. Par définition, ça se passe pendant qu’on dort. Personne ne peut opposer son expérience personnelle à la rumeur, puisque personne ne se regarde dormir.
- Le format « le saviez-vous ? ». La légende a voyagé dans des listes de curiosités, du Guardian en 1999 aux capsules de Snapple. Et une anecdote amusante, on la répète. On ne la vérifie pas.

Wjh31 · Source · CC BY 3.0
Solène a ajouté un sixième point, plus gênant : le démenti lui-même. Chaque article qui dément la légende répète le chiffre « huit » dès son titre, et contribue à l’ancrer. Le nôtre compris. « Avec Lisa Holst, c’est encore pire, a-t-elle souligné. Même le démenti transportait une fausse source. On a cru la fausse origine parce qu’elle avait une morale, et qu’elle venait d’un site de vérification. »
Le verdict du Bureau
Légende urbaine : FAUSSE, et doublement.
D’abord, personne n’avale huit araignées par an en dormant. Aucun cas n’a jamais été documenté, aucune étude n’a jamais mesuré quoi que ce soit, et tout ce que l’on sait des araignées comme des dormeurs plaide contre. Ensuite, la célèbre explication de la rumeur, la chronique de Lisa Holst en 1993, est elle-même un canular, glissé par Snopes en 2001 pour voir qui vérifierait ses sources. La véritable origine du chiffre reste inconnue : la plus ancienne trace signalée date de 1992, et elle parlait de huit araignées dans toute une vie.
La morale tient en une phrase, et elle vaut bien au-delà des araignées : une source citée partout n’est pas une source vérifiée.
Le soir de la clôture du dossier, Alix a imprimé l’anagramme, l’a glissée dans un cadre et l’a rangée dans le placard des objets, avec une étiquette : « Lisa Birgit Holst, 1993-2001. N’a jamais existé. A beaucoup servi. Ne pas jeter. » Georg, l’araignée de la cave, n’est toujours pas descendue de son plafond. Jean-Rémi voulait la relâcher dehors, mais Claire lui a rappelé qu’une araignée née à l’intérieur survit très mal à l’extérieur (HeraldNet). Elle reste donc au Bureau. Et elle garde ses distances.
Vous avez entendu une autre version de cette légende, avec un autre chiffre ? Confiez une piste au Bureau.
Sources
Le chiffre et ce qu’en disent les spécialistes
- Burke Museum, Rod Crawford — Spider Myths : Swallowing Spiders
- Scientific American — Fact or Fiction? : People Swallow 8 Spiders a Year While They Sleep
- Mental Floss — How Many Spiders Do You Really Swallow in Your Sleep?
- The Washington Post, republié par l’University of Nebraska Medical Center — Is it true that you sometimes swallow spiders in your sleep?
- National Geographic — Debunking spider myths
- HeraldNet — Spider myths : Blown! (2009)
- Discover Wildlife — Do we eat spiders in our sleep?
L’origine et le canular
- Snopes — tHis is a Big troLl
- Mimikama — 8 Spinnen im Jahr
- Ken Jennings, The Debunker — Do You Swallow Eight Spiders Every Year While You Sleep?
- BioStor — notice de Insect Fact and Folklore , Lucy W. Clausen, 1954
- Ripley’s — People Don’t Swallow Eight Spiders a Year While Sleeping
- Paris Match Belgique — Avalons-nous vraiment huit araignées sur une année ? (2026)
Spiders Georg
- Kai Jac Cordes, Journal of Interdisciplinary Science Topics, université de Leicester — How Many Spiders Would Spiders Georg Have To Eat? (2024)
Psychologie des légendes
- Chip Heath, Chris Bell, Emily Sternberg — Emotional Selection in Memes : The Case of Urban Legends, Journal of Personality and Social Psychology (2001)
- Culinary Lore — Does the Average Person Really Swallow 8 Spiders Per Year?
Auteurs et contributions
Auteurs
Alix Beaumont
Claire Vernier
Jean-Rémi Vasseur
Mathis Cordier
Solène Martel
Yvan Daurelle




