Pieuvre géante sous un navire, illustration de la légende du kraken
Menace InquiétantStatut Non confirmé

À bord d’un bateau, une ombre passe sous la coque. On en voit un morceau, puis plus rien. Au retour, elle aura une longueur, une gueule, peut-être même une intention. Claire Vernier s’intéresse à ce moment où le marin doit donner des mots à ce qu’il n’a pas pu voir en entier. Jean-Rémi Vasseur, lui, réclame ce que la mer aurait laissé : un fragment, une mesure, une photographie dont on connaît l’échelle.

Ce dossier a un avantage rare : de grands animaux des profondeurs existent bel et bien. Cela rend l’enquête passionnante, à condition de ne pas leur attribuer toutes les silhouettes aperçues depuis un pont. Les notes du dossier sont conservées ci-dessous, puis confrontées aux repères des musées et des chercheurs.

Gravure ancienne d’un poulpe gigantesque dont les tentacules entourent un navire.
Le Poulpe colossal, publié en 1801 par Pierre Denys de Montfort.
Pierre Denys de Montfort / Étienne Claude Voysard · Domaine public

Des tentacules dans les carnets de bord

En 2006, une équipe de chercheurs japonais de l’Université de Tokyo, dirigée par le Dr Tsunemi Kubodera, filme pour la première fois un calmar géant vivant dans son habitat naturel, à 900 mètres de profondeur. La créature mesure plusieurs mètres. Elle est réelle. Elle existe. Et pendant des siècles, personne ne l’avait jamais vue vivante.

Ce fait seul devrait suffire à maintenir une forme d’humilité. L’Architeuthis dux — le calmar géant — n’a été décrit scientifiquement qu’en 1857. Avant cette date, il était le Kraken : monstre des mers scandinaves, capable d’engloutir un navire de ses tentacules. La première mention écrite remonte à 1180, dans un rapport du roi Sverre de Norvège. Le terme se popularise dans Konungs skuggsjá (Le miroir royal), texte norvégien du XIIIe siècle qui décrit avec précision une créature de taille démesurée surgissant des profondeurs.

Pendant des siècles, les marins qui revenaient avec ces récits étaient tenus pour des hallucinés ou des menteurs. Puis la science a confirmé qu’ils avaient, pour l’essentiel, raison. Aujourd’hui, les biologistes marins estiment que l’Architeuthis peut atteindre 13 mètres. Des spécimens encore plus grands — le Mesonychoteuthis hamiltoni, calmar colossal de l’Antarctique — ont été capturés en 2007, mesurant plus de 10 mètres et pesant 495 kilogrammes.

Yvan Daurelle remet les images dans l’ordre : Kubodera et Mori publient les photographies prises en milieu naturel en 2004 ; le Smithsonian distingue ensuite la vidéo d’un animal remonté à la surface en 2006 du tournage dans son habitat profond en 2012. La première scène des notes mélange donc plusieurs étapes. Alix Beaumont insiste sur une autre distinction : découvrir un calmar géant n’authentifie pas, rétrospectivement, chaque récit de Kraken. Voir Kubodera et Mori — Premières observations d’un calmar géant vivant en milieu naturel, 2005 et Smithsonian — Le calmar géant.

Les dimensions méritent aussi leur propre fiche. Le musée Te Papa rapporte une mesure de 4,2 mètres pour son calmar colossal après décongélation, et discute les effets de la conservation sur sa longueur. Les dix mètres parfois annoncés ne doivent pas être présentés comme la mesure finale de ce spécimen : Te Papa — La mesure du calmar colossal.

Ce que les profondeurs nous laissent entendre

Mais ce n’est pas tout. L’océan profond reste le territoire le moins exploré de la planète. Des rapports d’hydrophobes — sons enregistrés par la NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) que personne n’a encore pu attribuer à une source connue — alimentent les hypothèses les plus sérieuses. En 1997, la NOAA enregistre ce que ses analystes baptisent le Bloop : un son d’une puissance extraordinaire, dont les fréquences évoquent un être vivant de taille considérable. L’explication officielle actuelle penche vers la fracturation de glace. Mais le dossier n’est pas clos.

H.P. Lovecraft, dans sa nouvelle L’Appel de Cthulhu (1928), imagina une entité titanesque tapie dans les abysses du Pacifique, endormie dans la cité engloutie de R’lyeh. Pure fiction. Mais Lovecraft correspondait avec des chercheurs de son époque et s’inspirait des découvertes réelles de la biologie marine naissante. Son œuvre, étudiée dans des universités comme Yale et Princeton, est désormais analysée comme un miroir de l’anxiété scientifique face à l’inconnu des profondeurs. La série documentaire Blue Planet II (BBC, 2017) a révélé des créatures d’apparence fantastique — pieuvres bioluminescentes, poissons-dragons, méduses géantes — qui auraient paru impossibles un siècle plus tôt.

Ce que les scientifiques admettent aujourd’hui : nous avons cartographié moins de 20 % des fonds marins. Les 80 % restants sont peuplés de créatures que nous n’avons jamais vues. Ce qui y vit, nous ne le savons pas. Ce qui peut en surgir, encore moins.

Le verdict du Bureau

Mathis Cordier reprend le Bloop avec l’explication de la NOAA : ce bruit est attribué à une rupture de glace antarctique. Sur ce point précis, le mystère sonore n’est donc plus ouvert comme le suggèrent les notes initiales. Solène Martel remarque combien il est tentant de préférer un animal invisible à un iceberg, alors que le volume d’un bruit ne lui donne pas une origine vivante. Voir NOAA — L’origine du Bloop.

Le verdict du Bureau tient en deux constats : les calmars géants sont documentés ; un monstre inconnu derrière chaque signal étrange ne l’est pas. Les zones encore mal étudiées donnent de bonnes raisons de chercher, pas de choisir d’avance ce qu’on va y trouver. Et une question reste magnifique, même sans Kraken : combien d’animaux ordinaires pour l’océan nous paraîtraient impossibles si nous les rencontrions pour la première fois ?

Lectures complémentaires du Bureau • Kubodera et Mori — Premières observations d’un calmar géant vivant en milieu naturel, 2005
• Smithsonian — Le calmar géant
• Te Papa — La mesure du calmar colossal
• NOAA — L’origine du Bloop

Sources & références • Kraken — Wikipédia
• Le Kraken : entre mythe et fascination — Figaro Nautisme
• Le Kraken, légende des profondeurs — SpotMyDive
• NOAA — National Oceanic and Atmospheric Administration, rapport sur le Bloop, 1997
• H.P. Lovecraft, L’Appel de Cthulhu, 1928
• Documentaire : Blue Planet II (BBC, 2017)